2005 Narcyza étudiante à Lille 3
Magda est inscrite en Master 2 de formation de formateurs de langues étrangères. Mes soirées sont solitaires à l’hotel MISTER BED ou chez Annette Becker, la spécialiste des guerres. Souvent, j’invite à diner un de mes étudiants étrangers Kerala, Ouzbékistan … Ce soir –là, Magda 25 ans..
Dans la pizzeria je l’écoute. Elle parle de ses parents avec vivacité et admiration. Ils sont en Silésie. Des gens modestes, elle, a transmis sa passion de la France et de sa littérature à sa fille. Lui, le culte du travail bien fait. Ils ont vécu les deux systèmes et savent ce qu’ils ont perdu et gagné. Vive et déterminée, le regard pétillant, un sourire franc, plus que blonde, pas grande elle s’exprime dans un excellent français sur une tonalité claire. Sa voix chante avec des intonations enfantines. L’année prochaine, elle pourrait effectuer une thèse en ayant une bourse. Non, elle veut travailler…Elle s’insurge pourtant :
« Vous ne connaissez pas la Pologne ? vous devez y aller. »
« Vous avez raison, en tant qu’Européenne j’ai tort. Je vous promets d’y aller un jour »
Dans la carte postale de Montpellier en septembre quelques mots me rappellent à l’ordre : « alors je vous attends chez moi, un jour c’est maintenant ,Magda » Elle a raison.
Pourtant c’est le genre de voyage où c’est mieux d’être seule. Quoique j’apprendrai plus sur la Pologne et sur elle. Je suis toujours ambivalente. J’aime aussi partager. Et si j’y allais avec Anna, mon amie de Milan, l’anniversaire du décès de son mari le 31 décembre 2014 a du être éprouvant. Quelques jours à l‘hotel, quelques jours chez Magda pour ne pas me sentir « dépendante »?

Pologne…ce qui résonne en moi est sombre plutot. Ombre, crépuscules, déportations. Je pense à Alma : ta mère est arrivée en Palestine le jour où les Allemands ont envahi la Pologne, avec l’organisation sioniste de gauche, Histadrout. Tsipora s’appelait-elle, une femme fermée, froide. Seule rescapée de neuf enfants croyait-elle. En 1980 un frère la contacta d’Ukraine. D’abord, elle fut dans le déni. C’était vraiment son frère. Active dans le kiboutz dont ton père était le chef. D’où veniez –vous ? près de Varsovie ? Remontent à moi les blagues sur l’austérité, la culpabilité des juifs askenazis. les récits de Basaac Singer Agnon. L’antisémitisme est toujours virulent chez PiS m’a écrit M. Il est chronique.
Pologne. Des noms me viennent en tête Zygmund Baumann, le grand sociologue de l’identité liquide, Michel Wieviorka est-il encore Polonais, …, mon amie Aldona dont le père officier aristocrate avait gagné Londres pour la Résistance.
Wadja, la grand réalisatrice Agnieszka Holland , Polanski… Des films Ila qui m’avait angoissée par le récit de cette femme juive sauvée dans un couvent, qui y retourne…le roman policier de Zygmunt Miloszexski les Impliqués. Le passé guide encore le présent et les comptes à régler avec une police de l’époque « comunista » constituée de délateurs, de pervers et d’assassins. Et surtout Olga Tokarczuk avec ses vieilles dames déesses diaboliques. Beaucoup d’artistes en Pologne, de création…
Jeudi, départ
Métro Opéra, 3 escaliers successifs en panne/moi et mes 2 bagages !!
Bus Ratp glacé. Arrivée en 33 mn à Roissy 2F
Hublot. Brouillard, la neige au sol.
Pourvu que mon début de bronchite se soit bien barré. Courants d’air partout




Warshaw. Aéroport Frédéric Chopin.
Accueil de Narcyza, guide de rêve
Magda m’attend enveloppée dans un ces imper de Bonhomme Michelin si répandus.
Aussitôt je renoue avec le chant de sa voix. Elle vient de confirmer : elle a accepté le travail de secrétaire bilingue d’un architecte français marié à une Polonaise. Elle part comme moi mercredi en France, quelle coïncidence !. Sur un autre vol. Elle va travailler à Meudon, Saint Germain, Caen…un peu de tristesse dans sa voix. Son copain ?… Ils ont rompu. Entre Narcyza et moi un lien improbable, je suis devenue sa conseillère conjugale. NO COMMENT !Hélas, les hommes la sous-estiment ou veulent avec elle jouer le rôle patriarcal établi. Elle en paie le prix et se retrouve seule. Solitude qu’elle sait apprécier toutefois car c’est avant tout une femme libre.

Et puis, elle n’arrive pas à digérer son licenciement si injuste par son cabinet international d’avocats. Il y a eu harcèlement au travail et c’est elle qui perd tout. Patron français, il est à la limite néocolonialiste.
Nous gagnons sa voiture. Ses parents venus de région de l’Est sont maintenant en Silésie. Nés en 46, ils ont reçu de l’Etat un studio, puis 3 pièces. L’ont acheté et donné à sa sœur qui a deux enfants, 42 ans, dont le mari, horreur dit Magda, vote PIS
M. est inquiète, ici on la prend pour une « vieille fille ». A eu un ami qui ne voulait pas d’enfants. Elle revient sur son renvoi, elle gagnait 1300 euro et les avocats Français presque 10 fois plus par mois ! C’est elle qui leur préparait tout le dossier, la loi polonaise, tout. Son patron a gagné des millions en Décembre en pourcentage sur les affaires. C’est parti: nous dénonçons à qui mieux mieux ce monde inégalitaire avec le chiffre des 62 fortunes internationales qui possèdent autant que 3 Milliards d’êtres humains. On est passé de 354 à 62 hypercapitalistes en peu de temps. Comment il lui confiait du travail perso…elle travaillait le week end, le soir ! à peine le temps d’aller aux toilettes, moins de 30 mn pour le déjeuner…Je me retiens. Combien de fois j’avais essayé de la convaincre d’entamer une thèse. En plus de ses compétences linguistiques pas rares chez les étudiants de l’Est, elle manifestait une curiosité intellectuelle excitante pour ne rien dire de sa rigueur et de sa persévérance idéales pour ce genre d’exercice à long terme!
Nous parvenons au « Centre » de Varsovie, près de la gare et du « cadeau de Staline », édifice sorti de Métropolis à notre hotel Novotel Centre, une ville à lui tout seul.
Anna est assise dans le hall, elle lit. Nous nous jetons dans les bras l’une de l’autre.
Novotel Nous sommes à la chambre 601-vue insolite -jour et nuit nous la regardons– sur le Palais des arts ( 1950 Staline n’est pas loin).
Luxe pour 50 euro par jour seulement grâce à la carte professionnelle de M. L’ascenseur est récalcitrant, tous s’évertuent à passer leur carte magnétique, chaque fois quelques minutes de flottement avec des réactions curieuses, à 19 h deux hommes ivres…/ le chauffage par air pulsé nous dérange, rien à faire. +salle pour gymnastique et sauna au 31 ème étage. Nous en profitons. Le sauna est-il bon ? éclatement de petits vaisseaux sur mon front. Bronchite disparue.
Je lis sur la Pologne et dors mal avec des thèmes obsessionnels de territoire. Conversion du premier roi pour se concilier les Tchèques. Dépecée trois fois au 18ème siècle par la Prusse, la Russie et l’Autriche après avoir été la proie des Tatars, mal défendue par les Cosaques et envahie par les Suédois.
Nous partons à pied. Moins 4 degrés. Une neige fine tient sur le sol. Un soleil pale sort de la brume. Marchons vers la Vieille Ville.
Après des km et des haltes dans des églises baroques animées, nous découvrons la statue de Marie Curie, au-loin, bien loin la Vistule.
Déjeuner dans une chaine de cuisine traditionnelle : ravioli, soupe rouge de betterave, compot génial( jus chaud de fruits secs à cannelle), crêpes au fromage blanc acide, Wrap, cheese cake, saucisses et choucroute aux épices. Intérieur confortable, serveuses en robe fleuries traditionnelles…un peu autrichien tout cela ?
Vendredi
Pt déjeuner dans notre chambre grâce à la bouilloire électrique : délicieuses petites pommes vertes
Le musée de l’Insurrection : par crainte de Staline, Home Army la Résistance a déclenché l’insurrection et a pris trop de risques. Pas d’appui allié. Staline attendait que les Allemands détruisent la tête de la Résistance. Les Soviets sont entrés ensuite dans Varsovie une fois que les nazis ont réduit à la capitulation les Polonais. Les chefs de l’insurrection traîtreusement invités en URSS y périssent ou sont déportés en Sibérie. En 1948 régime communiste. La branche résistante qui était à Londres se dissoudra en 90. Elle avait refusé tout contact avec l’URSS après la révélation du massacre de Katyn. La Pologne le paie cher, les alliés l’abandonnent à l’URSS…Wadja a retracé cela dans son film dramatique Kanal dont les insurgés tentent de regagner le centre par les égouts. Terrible.
Bar à lait Ces bars ont gardé le style des cantines d’avant 80. Murs en briques. Boissons chaudes aux épices. Raviolis gluants bourratifs aux pommes de terre, fromage blanc, pomme de terre…carottes, betteraves en salade. Achat des billets senior à la gare futuriste qui n’est pas même achevée. Partout des Centres commerciaux non-lieux comme à Londres, Bangkok ou Buenos Aires…
Parc alors que la nuit est tombée depuis 16h. Un tour à pied dans l’obscurité, sans réverbère. La neige, les allées aux illuminations de Noël très délicates, les silhouettes des sapins donnent un coté féérique au parc. On s’attend à voir des traineaux tirés par des rennes… Des passants, certains poussent des landaus. Paisible. Le roi Stanislas qui a fait construire des pavillons charmants ( arches sur ‘la glace) accueillait les artistes. Amant de Catherine 2, il a mal tourné et la Pologne avec… Nous évoquons les « Marie » qui ont eu un rôle dans histoire de la Pologne. Marie Waleska serait devenue maitresse de Napoléon pour le bien de son pays !
Je teste le sauna au 31 ème étage : trois jeunes femmes aux silhouettes scandinaves avec leur serviette me donnent les règles du jeu. Je m’allonge, soulagée par des nouvelles perso. Parler avec Anna m’a apaisée. Pour elle, non plus et ses deux fistons ce n’était pas simple de quitter son mari, père de ses fistons… beaucoup de femmes élèvent seules leur enfant, un homme organisé peut le faire très bien.

Nous sortons diner , et voulons voir avant le Centre commercial du Centrum. Rutilant, riche, décevant : exactement comme à Manille, ou Beaugrenelle, ouvert le dimanche. Les marques Calzedonia, HM, Hermès, Max Mara, Samsonite …sont au même prix qu’en France. Nous nous rabattons sur un restaurant brésilien !!! Vin au verre argentin (Mapu)
Samedi Cracovie
Train pour Cracovie nous bénéficions d’une réduction senior (200). Traversons une campagne peu habitée, maisons sans caractère.
Beauté de la neige et du soleil qui l’illumine. Silhouettes noires fines des arbres. .
Cracovie patrimoine de l’humanité. Patrimoine noir de l’humanité ?

Nous marchons sur la place immense qui témoigne de la richesse de cette ancienne capitale. S’y déroule une manifestations du KOS pour le soutien à la démocratie. Des drapeaux européens. Menace des libertés, soupçons de surveillance par une droite catho très conservatrice ( contre la FIV, les enfants nés de FIV auraient un signe physique ! contre les homos) Descendons rue aux églises jésuites, romanes, baroques. Arrivons au château, énorme ensemble disparate, juché sur une butte. Il n’y a pas à grimper . Symbole de la nation. Entre autres, le jumeau tué dans l’accident d’avion en Russie en 2010 y est enterré Nous le contournons à l’Ouest, attirées par le soleil sur la Vistule à peine recouverte de glace. Les canards se dandinent sur l’eau en miroirs aux différentes nuances de transparence. Chemin de halage. Nous passons sous un pont à la Eiffel qui est dans le film la liste de Schlinder.


Dimanche, Musée passionnant sur les Juifs et la Pologne
Dimanche, confort de l’hotel que je vais quitter: Anna repart déja ce soir à Milan, valises, j’irai chez Magda qui, prévenante, va venir me chercher en voiture.
Nous allons à pied, cap mémoire des juifs…le ghetto était immense. En sont partis 300 000 juifs vers Treblinka. D’ici. 600 ghettos en Pologne. La rationalisation et l’industrialisation du mal. Nous passons trois heures dans Polin, Musée de l’histoire juive, superbe édifice bleu cristal, créé par un bureau d’architectes finlandais. Arrivés au Moyen Age par vagues d’immigration d’Allemagne, les juifs ont bénéficié de chartes et de privilèges en tant que commerçants.
Tensions
-entre leur reconnaissance officielle, leurs privilèges et l’exclusion et les exactions contre eux. Les murs.
– entre leur volonté d’intégration et leur affirmation de spécificités(coutumes, no casher, yiddish, cheveux des femmes…)

Le ghetto de Varsovie s’est soulevé quand la nouvelle de la déportation est arrivée. Deux leaders différents l’un s’est suicidé, l’autre Eselman a continué la lutte sans jamais vouloir s’identifier aux juifs, ni au sionisme. Organisation par les Juifs eux-mêmes imposée par les nazis. Police faite par les juifs. Ce que les Israéliens ont transféré en Palestine à Abou Mazen. Machiavélique.

Réconfort du déjeuner dans un restaurant italien –nous choisissons du canard, c’est polonais- dans la rue Prozna, seule rue juive non détruite.
Restaurée. Dans une fabrique, très sympa. M. parle de son grand père maternel. Il a reçu la médaille du « juste ». Militaire, il a sauvé 6 juifs. Arrêt devant la prison Pawiak qui a servi aux tsars, aux nazis et aux communistes.
M. m’héberge dans son petit appartement impeccable et chic. Blanc et rouge. Me donne sa chambre. Un écran immense comme dans un café. Table à repasser pliée dans mur. Elle a tout le confort à faire pâlir mon appartement…Salle de bains et cuisine de luxe. Elle le paie à crédit sur des années.
19h, dimanche elle veut me montrer un gigantesque centre commercial où il y a une petite foire gastronomique ; fromages de chèvre, poissons séchés exquis, herbes..Le parking est plein. Toutes les marques sont là, du monde entier. Magda est critique. L’injonction à consommer, à prendre des crédits), à étudier le commerce marche. Les Polonais sont devenus avant tout des consommateurs.
M fait à diner choucroute à viande, betterave, fromage et vin d’Argentine. Plaisir.
Intarissable, elle me parle de deux autres étudiantes qu’en fait je connaissais moins : la difficulté pour des femmes qui travaillent, indépendantes se débrouillent, de rencontrer des hommes. Elles leur font peur. Ou ils veulent des mamans.
…………..
Lundi, piscine olympique
Quartier à pied dans neige qui fond. Pouahh!!! Situé dans un quartier résidentiel. Non loin de l’aéroport. Toute une zone y est coupée en ghetto! grilles automatiques, contrôle. Les immeubles et pavillons ne sont pas somptueux, toujours cette absence de couleurs, le cadre si beaucoup d’espace vert, des étangs, des oiseaux,
Le temps est pluvieux, je suis déçue, je voulais du froid et de la neige. Pas cette pluie froide bien de chez nous, mes souliers commencent à mouiller. Nous nous rendons chez le cordonnier. Au pied d’immeuble sociaux des années 70 en parpaing ( moins solides que ceux de 1960 en briques avec de petits balcons). Partout je repère de petites baraques au pied des immeubles jamais très hauts qui sont de petites boutiques. Nous entrons acheter un parapluie, la boutique déborde, à peine la place pour un client. Beaucoup de fruits et de légumes d’Espagne. Beaucoup de fruits secs aussi.

Nous allons faire un tour à l’université de Varsovie. Une structure en métal verte avec un jardin suspendu au-dessus de la Vistule. L’humidité et le froid nous ramènent à l’intérieur où un vendeur nous montre ses affiches. Il y a tout un art satirique et grinçant, un peu lourd, de design. Certaines affiches évoquent pour moi Tadeus Kantor. Apparitions de personnages d’un passé qui ne passe pas, lancinant, sarcastique. Surgissement de spectres, humour noir…Depuis mon arrivée ici, des souvenirs de pièces de théatre de lui que j’avais vu me reviennent : processions avec une croix, un soldat, un rabbin, une chanteuse, l’école…
Pause autour d’une crèpe au fromage blanc et d’un verre de gingembre chaud, puis le cimetière. J’avais essayé d’y échapper pourtant. Des hectares. La tombe d’acteurs. Ce sont des acteurs qui réunissent les fonds pour assurer l’entretien de ce cimetière. Immense, noir, sinistre. Nous rentrons à l’appartement au chaud avant de repartir au Centre aquatique.
Le bonheur, la piscine olympique est immense, dix couloirs de large. L’eau transparente, bleue. Il y a deux piscines, des jacuzzis. Enlever les chaussures, le manteau. Acheter le ticket, mettre le bracelet pour une heure, se déshabiller. Tout est facile. Je m’adresse à un maitre nageur qui m’indique le couloir 3. Nous sommes peu de baigneurs. Superbe. Douches, nus, génial !
Le soir chez elle, M a fait la cuisine, spaghettis à la bolonaise, et nous regardons la télévision, elle traduit : Calais, les manifestations KOS, ici, pour la démocratie. Elle me relate l’incroyable élection de Duda, de la première ministre, organisée par le jumeau. Cela s’est passé de façon imprévue. Elle parle beaucoup aussi de son crédit…de ces appartements non vendus dont le prix a baissé de 9000 slotys à 7000. La ville est agréable : piste de ski et vastes parcs dans Varsovie.

M. me montre des livres de Ryszard Kapuściński. Le polonais n’est pas transparent du tout. Elle me recommande ses livres, ses analyses du régime du chah d’Iran et ses descriptions de l’Europe. Puis, nous nous arrêtons sur un reportage sur Władysław Bartoszewski, historien et homme politique qui vient de mourir à 93 ans . Résistant, « juste parmi les nations » , il a été la proie de la répression politique communiste, il fait partie des juifs restés en Pologne.
Mardi
La fenêtre de la chambre de Magda où je dors-elle a un canapé dans le salon-donne sur un chantier de six heures à 20h, des ouvriers du batiment casqués travaillent.
La piscine m’a fascinée. Je vais y retourner, seule. Je marche jusqu’au tramway dans la neige fondante. Femmes dans le vestiaire chaleureuses. A la sortie, je paie le supplément à la minute sur une heure. Au retour, les tramways passent 31, 14, je remarque la petite sirène, emblème de Varsovie sur les vieux tramways…enfin le 18, j’ai cru qu’il n’arriverait jamais. Je suis de retour.
A nouveau, quelques courses aux petits marchés. Une seule personne peut se tenir dans l’échoppe du cordonnier. Le SMIG est autour de 400 euro. Se dessine une société à deux vitesses, celle des investisseurs, Porche (nombreuses) résidences fermées, écoles privées et une autre où les postes de fonctionnaires sont peu payés, les postes à l’université rares, tout est cher. Comment tout le monde jongle pour se tenir debout dans un néolibéralisme économique qui est au service des puissants. Tout le monde travaille dur.
Le désenchantement de l’après communisme
Magda s’inquiète car elle n’a reçu qu’un de ses contrats pour son emploi en France . Mettant ma casquette de coach je lui fais téléphoner et écoute :
Lui, n’a pas eu le temps. Narcyza appelle l’épouse, elle, n’a pas eu le temps non plus et s’épanche en polonais. Je montre par gestes à Narcyza qu’elle doit reprendre l’initiative de la conversation : « contrat préalable d’une collaboration » « une garantie nécessaire ». Elle reçoit un courriel de la dame (français marié à une Polonaise) et je lui fais remarquer qu’il n’est pas architecte, mais décorateur attention. Il gère trois chantiers d’hotels Campanile. Nous googlons son entreprise.
Les rues près du château sont désertes. Sur la patinoire de la place, les silhouettes glissent éclairées par les joyeuses illuminations de Noel. La neige a fondu. Statues de Ronald Reagan, Marie Curie, De Gaulle marchant. Un palmier artificiel. Oui, on aime les statues ici. Ce qui irrite M. est que une installation L’arc en ciel a été démonté car symbole de la lutte homo !
Puis nous evenons à ses projets…A ma surprise Magda nostalgique du monde universitaire se demande s’il est trop tard pour s’inscrire en thèse, je le lui avais conseillé en 2005. Nous discutons de l’âge des étudiants puis de démographie: j’ai vu peu d’enfants.
– Ici tout va trop mal, alors on est découragé, on ne veut plus avoir d’enfant. Nous pouvions aller vers un modèle scandinave. Prendre en compte le collectif. Ce qui s’est passé est au contraire, un coup de tonnerre avec une droite ultra conservatrice, isolationniste, nationaliste. Ils ne se rendent pas compte de l’apport de l’Europe pour tout, le métro, les routes…. Ici aussi nous voyons le développement de l’individualisme, le repli identitaire l’emporter contre des valeurs de solidarité. Comme si il n’y avait aucun héritage des principes du communisme, et du socialisme, aucune éthique.
Ses parents sont inquiets pour l’avenir, déçus par le consumérisme, le poids de la fiance. En 1980 ils se réjouissaient et espéraient. Je lui parle de La fin de l’homme rouge, ce livre passionnant du Prix Nobel, Svetlana Alexievitch, une biélorusse. La seule valeur est l’argent ?
Diner copieux pour fêter mon départ, dans un beau petit restaurant près du Château : jambonneau énorme au four, assiette de viande. Il n’y a pas de salade verte.
Magda cherche sur son téléphone un poème de Musset sur la Pologne. Un destin tragique :
À la Pologne
Alfred de Musset
Jusqu’au jour, ô Pologne ! où tu nous montreras
Quelque désastre affreux, comme ceux de la Grèce,
Quelque Missolonghi d’une nouvelle espèce,
Quoi que tu puisses faire, on ne te croira pas.
Battez-vous et mourez, braves gens. — L’heure arrive.
Battez-vous ; la pitié de l’Europe est tardive ;
Il lui faut des levains qui ne soient point usés.
Battez-vous et mourez, car nous sommes blasés !
1831
Alfred de Musset, Œuvres posthumes, 1888

