
Chez Amma, l’université d’Amrita Puri

Train interminable composé d’une ribambelle de wagons avec des barreaux aux fenêtres. Chaleur insupportable qui m’étourdit. Je trouve enfin mon wagon et vérifie mon nom sur la liste que le contrôleur vient de coller sur la tôle : Marie Jose siège 31. Tout va bien mais il fait très très chaud, puis tout à coup très froid avec l’aération, la migraine m’assaille. Le train s’ébranle lentement.
Je me demande ce qui m’attend.Traduire « religion » a posé problème aux Japonais qui importaient notions, concepts et ouvrages. Traduire Dieu encore davantage !En Inde on divinise, cela peut-être magique comme dans un film de Satjavit Ray ou sinistre comme le cas de parents soustrayant leur bébé né avec une difformité à la médecine pour en faire une déesse.

Je me rends à l’Université d’Amrita Puni créée par la déesse Amma.



On a demandé à mon ex étudiante V de les aider à construire un curriculum pour des ingénieurs qui vont étudier en France. Elle avait deviné que cette aventure me plairait je serai logée, nourrie. Je n’ai pas trouve Kayakullam sur ma carte, je déteste ne pas savoir où je vais, je sais seulement que c’est direction Bangalore. Selon ce que j’avais compris, c’est au Kerala près de backwaters et de la mer. Les paysages sont somptueux, de grandes étendues d‘eau où se reflètent les cocotiers, toute une gamme de verts…. Pourtant la difficulté se corse : les noms de gare sont seulement en mahtmar. Il faut agir aussi je me mets à demander aux personnes amusées autour de moi où je dois descendre. Bon leurs 3 réponses concordent : le 3ème arrêt.

Je descends sous un soleil de plomb, ma valise est lourde. Je comprends lentement que le défi est de franchir les rails de droite en contrebas pour atteindre la gare. Le talon de ma chaussure gauche se déboîte sur le ballast. Bancale, j’arrive enfin, en sueur, ce qui est ultra-rare pour moi, à la sortie où il y a peu de monde. Personne ne m’attend. Après tous les mails et coups de tel. échangés ce n‘est pas normal. Je me suis trompée de gare ? Au bout de 15 mn j’appelle. Une voix me répond qu’elles sont en route et que d’habitude le train est en retard; deux femmes arrivent une jeune indienne en sari et une française d’une cinquantaine d’années A en robe longue blanche. Tenue des « renonçants » m’expliquera-t-elle qui ont donné tout à la Communauté et en vivent. Ah c’est vrai. Moi quand on m’a sollicitée par courriel sur plusieurs points, j’ai précisé que je venais à titre académique et non spirituel..


Je suis accueillie donc dans une des 3 universités créées par Amma par le vice-président et le responsable de l’insertion professionnelle Biju K. L’échange avec lui est très ouvert et nous discutons curricula, critères de qualité, e-learning et évaluation mais aussi valeurs, A déplore que les Indiens pensent en être les seuls détenteurs. Elle tient à préciser qu’il y a en France des valeurs de la République incarnées dans des textes de Voltaire, Hugo et Vian dont elle leur offre quelques pages avec une traduction en anglais ; puis je ne sais comment la question apparait :
-Pour les français quel est le but de leur vie ?
- Je dirai vite le bonheur, d'être soi-même, de se réaliser
- Non, avoir plus d’argent, de biens, avoir avoir me contredit A .
Je retourne la question et pour les Indiens ? « For an indian the purpose of life is to get God, to become god ».
Je souris.
Un délicieux jus d‘ananas frais puis le travail commence avec les 5 enseignants. Nous échangeons bien toute la journée. Le propos avec mes collègues garde un ton académique si ce n’est que toutes les 4 phrases le nom d’Amma est rectrice de l'université revient. Végétation équatoriale, étangs, fleuves, lacs le site m’enchante. J'ai hâte le soir de découvrir la ville utopique derrière la lagune à traverser en bateau. Je parviens à un temple et à un immense hall de prières autour d'immeubles. Sur un tableau mon nom DR..en alphabet. Je gagne mon 13ème étage parallèle à la lagune et découvre la mer plein Ouest.
La nature pour moi j'y retrouve l'absolu.
Des croyances







J’ai une allergie à ces tenues cocasses, à tous ces « frères et sœurs » tous identiques, vêtus en fantômes en blanc, plus de 500 ce soir. Voyageant seule depuis deux semaines, je trouve absurde et étouffante cette foule d’occidentaux d’autant plus qu’il faut faire la queue partout et qu’ils m’agacent avec leurs salutations angéliques. Je ressens une ambivalence car je suis très bien accueillie en tant qu’invitée de l‘université pourtant ce type d’endroit avec tous ces « dévots » trop doux me tue. J’ai vu parmi les statues que le Christ est aussi présent que Buddha, même si Amma serait l’incarnation,( dans le vaudou on parle de possession ) – de Krishna et de la déesse mère Dervi.
Invariablement la question que tout le monde me pose y compris le chauffeur est de savoir si j’ai vu Amma, bonheur suprême…cela commence à m’agacer. Les chants et la musique religieuses aux voix criardes sont lancinantes, très différents des chants de musique carnatique qui me touchent. Les airs sont langoureux avec des phrases répétées ad libitum, il s’agit soi de textes sacrés anciens en sanscrit, soit de psaumes écrits par Amma. De plus, ces chants pénètrent grâce à leurs hauts-parleurs intrusifs et cela dès 4 h du matin. Mal au ventre.
Ces douleurs après le diner collectif au réfectoire sont -elles liées à cette atmosphère? Tot le matin, je passe devant la maison basse modeste de Amma où brule un feu. Elle est rentrés la veille. Pas de cérémonie d’embrassade avant plusieurs jours. Les autres sont désolés pour moi et s’excusent.
Je souris.
Je rejoins A et l’écoute. Ici le 26- dec 2004 le tsunami a pris 180 vies dans le village de pêcheurs juste ici, où Amma est née :
« La veille elle a prié car elle voyait de la souffrance surgir pour le lendemain … Son village la reconnaît comme incarnation divine et sa famille aussi alors qu ‘enfant elle était rejetée par ses parents et battue, ils la traitaient comme une esclave à cause de son teint noir. »
J’ai compté entre la cafeteria, le labo de langues, le bureau d’A. ,le bureau des RI 27 photos d’Amma pour ne pas parler de l’ashram où il y a deux photos dans l’ascenseur, 7 photos au bureau de gestion des visiteurs internationaux, 4 dans la piscine. Je mesurais mal sa popularité, découverte parce qu’ à plusieurs reprises les voyageurs, des étrangers me demandaient si j’allais chez Amma et voilà je les tous retrouvais ici, dans l’ashram ou au gigantesque réfectoire. Ambiance baba. Il y a le choix entre cuisine indienne, cuisine occidentale et encore une cafeteria avec frites et pizzas, junk food. Je prends le menu occidental soupe, tomates, vegetable pie et gateau au chocolat.
J




Je me demande si plus profondément A ne m’émeut pas par sa candeur et sa sincérité. Je constate qu’elle a besoin de me parler, d’être reconnue comme normalienne, comme intellectuelle, aussi une inquiétude me traverse. Ce sont mes élucubrations peut-être. Pourrait-elle, si elle le souhaitait revenir en arrière ? Non, elle n’a plus rien en France, elle a démissionné de l’Éducation Nationale. Elle a donné tout l’héritage reçu à la mort de sa mère. Après tout elle vit bien son choix en parle avec cohérence et est primesautière. Elle essaie de me vendre Amma.
L’être humain est comme la flûte, s’il se débarrasse de son ego, le souffle divin cosmique universel peut se manifester à travers lui…Amma n’est pas comme une femme de pouvoir même si elle prend des décisions. Elle i décide de tout car elle a un reçu le don de double vue « elle sait, elle voit ». Elle guide des consciences en donnant des mantras adaptés car les Occidentaux voient le dieu, l’absolu en termes d’ énergie, de cosmos sans forme. Les Indiens eux ont besoin de représentations physiques qui mettent en scène un ou les traits de l’absolu…Le but de l’homme c’est d’incarner le bien, la générosité et ainsi de devenir dieu. Il échappe alors à la réincarnation.
Je suis aussi assez démunie par rapport aux textes que A me montre, un texte de Charlie Chaplin qu ’Amma aime sur l ‘auto-estime, le respect…a -t-on besoin d’Amma pour découvrir ce type de valeurs ? Sans arrêt, je me rebelle intérieurement contre cette hétérodirection, cette soumission à un maitre en fait car si ce qui est dit est de l’ humanisme, chacun peut le trouver tout seul. Vive l’autonomie.
Pour ma part, si je suis prête à reconnaître dans Amma un être humain d’élite, je ne peux aller plus loin. Mais qu’est -ce que Dieu ?,

Je continue à lire sur Amma ce que m’a offert A en français. Amma a reçu la reconnaissance de l’ONU pour son programme de lutte contre le suicide des agriculteurs. Je suis admirative d’une part par l’ampleur de ses réalisations sociales et éducatives et d’autre part par ce que cela représente en termes de gestion , d’organisation, de budgets énormes. Après le diner, -A m’entraîne dans sa chambre- bureau. La veille c’était très sympa ses expériences, je crois qu’elle veut me montrer un film sur Amma mais non, un film de C. Serreau la belle verte et des dossiers qu’elle a préparé sur chaque siècle en France ! Cela ne m’intéresse pas du tout. Je sens sa nostalgie de la France. Je lui rappelle: « Ah le film sur Amma » C’est en 1995 en Suède ! ils sont une vingtaine dont A sur un bateau autour d’Amma. A depuis 1990 accompagne Amma dans ses tournées autour du monde. Son visage s’éclaire à la vue d’ Amma sur l’écran, c’est passionnel : « c’est parfois dur mais c’est une telle chance d’être près d’elle et puis elle est si modeste, au service des autres…elle a 56 ans …elle a du diabète comme beaucoup d’Indiens mais elle ne s’épargne pas » Je partage une aspiration vers l’absolu mais comment peut-on se retrouver dans l’emprise d’un être humain? Quelle est son histoire de vie derrière ces bribes qui me parviennent : pas de communication avec les parents, une dépression, le désespoir devant les évolutions de la société de consommation…Bien plus, au moment de nous quitter elle évoque la réincarnation avec des paroles qui me troublent « si tu reviens ici ou si tu vas voir Amma à Paris, apporte-lui une photo de ta petite défunte, Amma sait où sont les âmes ». je regrette d’avoir parlé de ma vie.

7 h du matin je reçois un message « Hapy Pongal for you and your family ». A ne sait rien de cela, je me promène en bord de mer où je ne remarque rien. Il faut attendre Trivandrum pour trouver un journal et regarder la télé pour comprendre qu’ils s’agit de la grande fête de la fin de l’hiver, la fête des récoltes et des animaux auxquels on met des parures, des guirlandes de fleurs. Ici donc certains jouent au cerf -volant, d’autres se plongent dans le Gange, d’autres encore allument et vénèrent des feux, les femmes dessinent des cercles et des figures géométriques avec des figures de couleurs sur le pas des portes ornées de rameaux. Au Tamil Nadu il faut faire déborder le riz de la marmite, c’est signe d’abondance.
Rituels à l’infini…

