mots clés : solitude, disparus, engagement
Andes – Argentine,

Evasion après deux semaines d’interventions auprès de professeurs de français à Buenos Aires, Rosario, Cordoba. Malgré la lumière éclatante due à l’altitude, les vagues successives de chaînes de sommets immaculées, je ressasse ma rage. Les salauds.
Invitée à Buenos Aires à déjeuner par le Délégué Général de l’Alliance Française et l’Attaché Culturel je m’étais trouvée prise au piège. Ils ironisaient sur la gueule qu’allaient faire les profs ce soir en voyant que leur salaire n’avait pas été versé. Je dormais chez une des personnes concernées, Silvia et savais qu’elle attendait cet argent. Ils m’avaient expliqué pourquoi le matin dans cette formation d’enseignants je n’avais eu que 8 personnes quand on m’avait annoncé 34 participants. Par peur d’une fronde, ils avaient annulé la participation des professeurs des annexes. Ahurissant, j’ai exprimé ma désapprobation, en vain, ils étaient si surs d’eux avec leur position d’expat. Du coup, la solitude m’avait pesé, opprimé.
Tilcara rappelle Tiahuanaco, au Pérou, où elle était en balade 1973 avec sa sœur. Elle la revoit moqueuse lorsque j’étais revenue de mon lever de soleil sur la Puerta del Sol. Elle avait refusé de m’accompagner, Madame ne voulant pas se lever à cinq heures du matin. J’avais tenu bon et étais partie dans la nuit étoilée après avoir cassé la glace de la cuvette pour me jeter de l’eau sur le visage. J’avais attendu, trop longtemps, suspendue dans une atmosphère qui m’apaisait d’abord, puis me terrifia. Que se passait-il ? Le soleil ne se levait pas. Des paroles ironiques saluèrent mon retour :
« La Bolivie a une heure d’avance sur le Pérou. Hier, à la frontière, nous n’avons pas retardé nos montres… »

Je me sens seule. Ce sont des moments. Cela va passer.
Étrange car au contraire en prenant ces jours hors intervention à Iguazu et ici dans les Andes je voulais de la solitude. Besoin de découvrir, de me sentir au milieu des rocs et des silex, des forêts animées, des lueurs des astres, des grondements sismiques, du vol circulaire des condors. Hier à Iruya au bout du monde je flottais dans la limpidité de l’air et ne me lassais pas la nuit de contempler la voûte céleste, renonçant presque à me coucher.
Des voyageurs m’ont recommandé ce petit hôtel à Tilcara où je me trouve bien, à part les mouches bruyantes, nombreuses et agaçantes. Il faut dire que la terrasse à moitié aménagée donne en plein sur une cour où vivent deux moutons et qu’à deux pas une ferme de « tourisme vert » abrite des lamas, des chevaux et des chèvres qui circulent entravés deux par deux…
**


Le premier matin, en sortant sur la terrasse pour aller à la salle de bains commune, je me heurte à un grand escogriffe sympathique, blond, aux yeux émeraude, qui se lave les dents. Il m’ignore. La vue sur les Andes aux tons pastel, argile rouge, ocre et rose, me happe et compense tout. Mon regard s’arrête sur du linge à sécher. Qui a le culot d’étendre des socquettes noires pleines de trous ? Vue la taille, il s’agit toujours du même monsieur. On ne voit qu’elles. Dans la matinée, je découvre qu’il a sorti et plié un matelas et qu’assis en lotus, il médite. Dans le passage !
La journée confirme que je suis bien tombée. Il est possible de cuisiner , de profiter de la terrasse suspendue dans ce site à couper le souffle. Les uns et les autres y passent discrètement tandis que dans la salle en bas, des voyageurs de tous poils et de tous âges discutent à bâtons rompus. Le petit-déjeuner est généreux avec des confitures de coyate1maison, du beurre et du vrai café ; le patron est Sicilien. Comme je retourne à ma chambre voyant le monsieur du matin laver mon bol, je m’affole :
« Zut, j’’ai pas desservi »
Il me toise, grand prince, dans un anglais non natif :
« Pas la peine, moi je l’ai fait ».
Je ne lui arrive manifestement pas à la cheville.
Un peu plus tard dans la matinée, n’arrivant pas à capter la wifi dans la chambre,je descends dans la salle où un ordinateur est allumé. L’homme aux yeux émeraudes regarde de la danse sur Internet : Pina Baush ? Je manifeste mon désir d’emprunter l’ordinateur.

« Dans cinq minutes », dit–t-il d’un ton sec.
Un des jeunes étrangers au visage très pâle, réservé, qui semble vivre ici, en chemise verte, un peu baba, repousse des documents sur la table pour que je sois à l’aise. Je l’en remercie. Je m’installe. L’escogriffe n’en finit pas, je rassemble mes affaires et renonce.
L’après-midi, alors que je rentre de la cascade, bien décevante après les cataractes d’Iguazu, je sens un regard sur moi. L’homme, devenu Alceste dans ma tête pour son air austère, ténébreux et janséniste est tendu : son dossier a disparu. Il était à côté de l’ordinateur, sous plastique. Je lui dis de ne pas s’inquiéter car je l’ai bien vu, l’un des jeunes l’aura pris par mégarde. Non, on a vérifié. « Ne serait-ce pas vous, plutôt, par erreur… ? » demande le patron soupçonneux. Je me mets à rire puis constate leur sérieux : il a dedans son billet d’avion pour Hambourg,
« Bon, je vais vérifier.. je suis sûre que non. » Je suis furieuse.
En ouvrant la porte, patatra mon regard tombe sur un plastique posé sur la couverture de mon lit. Dedans, un carnet de notes et des documents. Je rêve ! C’est bien le dossier disparu. La honte ! En l’ouvrant, je découvre un billet Lima-Hambourg… je dégringole l’escalier quatre à quatre, et entre théâtralement dans la pièce. Je tends le plastique à son propriétaire et m’incline en joignant les mains sur la poitrine : « Je vous prie, excusez moi, comment j’ai pu… ». Je voudrais disparaître sous terre, je me fais toute petite prête à recevoir son courroux, quand je découvre un regard indulgent. Il me dit de ne pas m’inquiéter, qu’il savait bien que c’était moi et que je m en apercevrais. Cela me met en rage.
Le soir venu, il me rejoint sur la terrasse. Il cite le nom des étoiles de l’hémisphère Sud. Sa prochaine étape est Atacama, l’observatoire… Et elle ? Elle, elle redescend sur Salta. Ils discutent longtemps puis il va chercher deux verres à pied et verse du vin. Il a eu des problèmes au Pérou où il avait un travail de photo à faire car il avait oublié son cargador. Il avait dû faire demi-tour et avait raté une fête dans un village avec les condors.

Le lendemain matin, je le vois radieux se laver les dents et me faire des grands signes. Il m’ offre des tomates et de l’avocat pour mon petit déjeuner. Sa froideur s’est envolée, comme si l’erreur m’avait rendue sympathique ou abordable. Je lui suis redevable. Toute la journée, il cherche des prétextes pour discuter. Nous finissons par visiter le musée de Tilcara ensemble, riant des groupes organisés qui nous dépassent. Il connaît bien les masques et les sculptures des fêtes votives. Progressivement, à ma surprise, il se livre… Plus jeune, il voulait intégrer les Beaux-Arts, il avait échoué au concours d’entrée, les autres écoles étaient privées il avait bossé une dizaine d’années dans la photo, la pub, mais voulait à nouveau se tourner vers la sculpture. Il avait décidé de se former sur le tas et de partir en Amérique Latine car il connaissait un artiste à Arequipa. Cela s’était mal passé.
Le jour d’après, il me voit descendre avec ma valise rouge:
« Tu ne pars pas aujourd’hui tout de même ? Viens prendre un café au moins.
– Si, je pars tout à l’heure.
– Nous pourrions voyager ensemble…
– … Nous ?… Où ?
– À l’observatoire d’Atacama, les étoiles ont tellement l’air de te fasciner… »
Je regarde ma valise rouge à roulettes, qui partage mon hésitation :
« Tu y pars quand ?
– Demain ? »
Ils se mettent à rire. Il approche la main de mon visage et soulève mes cheveux. Je m’écarte brusquement. Je soutiens son regard. Il se méprend, ils pourraient faire route ensemble sans jouer les jolis cœurs. Mais là non. Et puis, sans s’y attendre elle-même, elle lance :
« Il faut que je t’offre des chaussettes »
Il recule, interdit, la laisse en plan et remonte quatre à quatre les escaliers.
La valise rouge, amusée, cahote sur les dalles inégales pour descendre à l’arrêt du bus.
***

J’ai tort, aller demain à Atacama avec lui me tentait, pourquoi je l’ai rembarré si vite. Me voici à nouveau seule, bien fait pour moi. À peine arrivée à Salta, je découvre le texto de mes amis de Buenos Aires rencontrés à Barcelone où ils étaient exilés.Ils lui envoient les coordonnées de Mabel, l’une de leurs amies. J’ai rendez-vous avec elle en terrasse, sur la place coloniale de Salta, devant le cabildo. J’ai le temps de visiter le musée. Une expédition a découvert des momies d’enfants endormis, offrandes au volcan Llullaillaco. Je découvre le panorama du site en altitude choisi par les Incas pour effectuer leurs rituels. Je suis devant une niche sombre où un panneau m’avertit de son caractère spirituel : un choix m’est proposé d’éclairer pour voir ou non dedans. J’allume aux trois endroits, émue j’ai du mal à m’arracher à la vue de ces silhouettes tendrement parées.

Je retrouve un peu plus tard Mabel, femme brune, enjouée et décidée. Celle-ci est rentrée au pays, après une dizaine d’années d’exil aux USA dans l’édition scolaire. Très vite, nous sympathisons et elle me propose de s’installer chez elle quelques jours.L’intérêt de voyager seule. Les tulipes et les narcisses jaillissent dans le petit jardin à la végétation puissante devant sa petite maison. Francisco, un ami de Mabel, archéologue nous rejoint. Ils mettent la table sous l’auvent, dans un coin, la viande grille longuement dégage un fumet fort appétissant. Tamales2 et empanadas3accompagnent un Malbec. La conversation va bon train car je cherche à en savoir plus sur ces sacrifices d’enfants dont les images me hantent. Tous deux ont une passion commune pour l’histoire et la justice. Francisco me parle de l’engagement de Mabel auprès d’un groupe local sur les Disparus, Continuer à recueillir pour chacun le maximum d’éléments, bien sûr… À Salta, il y a eu des emprisonnements et des tortures. Et puis les enfants. Le groupe est en liaison avec les mères et les Grands-mères de la Place de Mai pour continuer à rechercher plus de 500 bébés qui ont du naître alors. Une centaine qui avait été adoptée a été retrouvée. La découverte scientifique décisive a été faite aux USA, elle permet d’établir la filiation par l’ADN des grands-parents. Toute une banque de données génétiques est en train de s’élaborer. Leur lutte a récemment permis d’établir l’existence d’une structure organisée de l’Etat qui visait à voler les enfants pour les faire adopter ou disparaître4. Mabel nous laisse seuls au jardin. Il aborde d’autres sujets comme si nous nous connaissons depuis longtemps. Ses yeux sont posés sur moi avec attention quand il parle et je m’y noie.


Le lendemain, Francisco me propose de l’accompagner à Cafayate où il doit aller voir ses parents qui travaillent dans un vignoble de Malbec. Sur la route, nous évoquons La nostalgie de la lumière, un film chilien extraordinaire sur le cosmos, le désert et les disparus. Francisco connait son réalisateur Patricio Guzman. Guzman est en train de monter un Collectif5 latino pour parvenir, grâce à des compétences scientifiques en archéologie, à rechercher des traces des disparus en mer au au sud du Chili et en Patagonie. Il a un projet de film mêlant l’élimination des Indiens et les disparus de la dictature.

Francisco au volant frôle le bord des précipices, j’ai le vertige. Je n’ose le dire. Je ne veux pas rentrer en France.
- courge de Siam ↩︎
- Papillotte de feuille de maïs ↩︎
- chausson fourré à la viande ↩︎
- En 2012 un jugement établit la responsabilité de l’Etat dans un système organisé d’appropriation de nouveaux-nés pendant la dictature. Videla et pour la première fois un médecin civil sont alors condamnés. ↩︎
- Donnera lieu en 2015 au film de P. Guzman Le Bouton de nacre sur la loi du plus fort qui a conduit au génocide des indiens et aux disparitions dont atteste un bouton de nacre retrouvé en mer. ↩︎

