Le juge et les îles Borromées

amourMilanmort

Italie-France, 1994

*

Le train de nuit ralentit. Turin sans doute. À nouveau, les cartes et les parcours l’assaillent. Rémi Chardonneret, juge frisant la cinquantaine, est tendu. Il repasse les éléments. Comment un homme de 25 ans a-t-il pu trouver la mort sur ce trajet Milan-Paris ? Tristan, lecteur de l’université de Milan depuis septembre 1993 au Département de philologie, s’est-il suicidé ? Était-il mêlé à quelque chose d’opaque ; avait-il eu affaire à un règlement de compte ? Ou était-il simplement tombé du train par accident, après qu’il avait bifurqué ? Le train avait dû en effet modifier son parcours à cause de la neige. Les passagers n’en avaient pas été avertis.

            Rémi se sent oppressé. Il glisse d’une interprétation à l’autre, sans qu’aucune n’emporte son adhésion. Aurait-il dû prolonger son séjour à Milan ? Brusquement, il en avait eu assez et avait eu envie de repartir, de se retrouver chez lui. Il n’avait pas téléphoné à Agnès, car depuis un moment il la trouvait envahissante. Elle voulait qu’ils se voient de plus en plus souvent et lui, avait besoin de son temps à lui. Il aimait sa solitude, non qu’il ne se soit attaché à elle, mais comment lui faire comprendre que les deux – la voir et vivre séparément – étaient compatibles. Le schéma conjugal traditionnel l’étouffait.

            La famille de Tristan ne croit pas à la version du suicide. Ses amis sont moins catégoriques, sa petite amie de Thonon l’avait lâché peu de temps avant le drame. Pourtant il avait téléphoné son heure d’arrivée à un copain. Prévoit-on de se suicider ? C’est une pulsion que l’on cache, que l’on craint, dont on a honte, comme de se droguer. Un jour, elle est trop forte et jaillit.

           

              Son ami Giulio avait insisté sur le mystère qu’est un suicide. En fait, l’attribution de cette enquête avait fait plaisir à Rémi. Il avait une passion pour l’Italie des juges, il avait été l’admirateur de Giovani Falcone et de Paolo Borsalino, tous les deux assassinés à moins de deux mois d’intervalle par la Mafia. Il suivait le travail du juge Gian Carlo Caselli, qui leur avait succédé à Palerme avant de devenir le maître d’œuvre de l’enquête conduisant à la mise en accusation de Andreotti, dit Lucifer. De grands hommes face à de grandes missions. À Milan, il avait retrouvé Giulio, un collègue italien qui était venu à l’Ecole de Magistrature à Bordeaux dans le cadre d’un échange. Peu à peu, il était devenu un ami fidèle et ils se retrouvaient régulièrement aux quatre coins de l’Europe pour faire le point, en randonnant ou en faisant de la voile. Il aimait discuter politique avec Giulio qui avait fait partie des luttes étudiantes. Bien que témoin de l’attentat Piazza Fontana en 1969, provoqué à l’époque d’Andreotti, et sans nul doute commandité par lui, Giulio s’était arrêté à temps, avant de franchir la ligne rouge de la violence armée. Pourtant, cette fois-ci il lui avait paru peu disponible et sombre. Sa situation amoureuse le minait… Il lui avait confié avoir une liaison secrète avec la femme d’un de ses propres amis. Giulio lui avait expliqué que de plus, même une fois séparée, pour ne pas perdre la garde des enfants, celle-ci devrait cacher leur liaison et attendre au moins trois ans avant de se remarier.

            Du coup, le voilà reparti pour Paris. À 18 heures, il s’était engouffré dans cette gare colossale, si laide, et avait remarqué sur le quai une jeune femme au visage lumineux, habillée avec originalité qui, comme lui, cherchait sa voiture. Il croisa son regard. Elle l’avait reconnu.

            Le train se remet en branle. Rémi décide de se rendre au wagon restaurant, cela le distraira, car il a décidément du mal à se concentrer. C’est dans ce train qu’est arrivé cet accident. Personne n’a rien vu. Le rapport de police est solide, tous les employés ont été interrogés. Le train était déjà arrivé à Paris quand un ouvrier a découvert le corps le long du ballast après la frontière suisse. Aucune trace d’agression. En arrivant, Rémi avait examiné les portes, elles se fermaient automatiquement. Que s’était-il passé ?

            Agréablement surpris, Rémi découvre la femme du quai, debout dans le couloir. Elle regarde par la fenêtre. Il la prie de l’excuser en passant, alors qu’il y a largement de la place.

            Le wagon-restaurant est archi complet. Heureusement, un couple qui vient de terminer de dîner se lève pour partir. Il prend place sur la banquette, près de la fenêtre. Alors qu’il s’apprête à commander, la jeune femme fait son entrée. Sans lui laisser le temps de chercher où s’installer, il lui fait signe et la convie à sa table. Elle accepte avec un sourire qui l’éblouit, puis s’assoit et se met à écrire dans un petit carnet. Il lui offre un verre et bientôt ils évoquent Milan. Elle travaille au Centre Culturel sur une mission franco-italienne de projet de Musée archéologique. Elle l’a aperçu avec le consul, elle l’imagine donc relié à cette affaire tragique. Oui, elle connaissait Tristan ; il devine qu’elle ne tient pas à en parler mais continue. Cette mort l’angoisse. Oui, elle appréciait ce jeune, cultivé, un grand brun, plein de projets, réservé. Elle repart en France se requinquer car cette disparition les a affectés tous. Le mystère de sa mort surtout. C’était un garçon sensible, grave qui vivait de petits jobs pas bien rémunérés. De là à commettre un acte pareil, non… Un meurtre ? Était-il mêlé à une mauvaise affaire, lui demande-t-elle ? La poudre ? Il repousse cette hypothèse, embarrassé, car il est lui aussi obsédé par cette mort énigmatique. Elle s’en aperçoit et change de sujet. Elle lui parle des cours de français qu’elle donne à des chanteurs d’opéra pour améliorer ses finances, l’archéologie paye mal. « Ils apprennent vite car ils sont auditifs ». Leur repas terminé, elle se lève :

            « Je vous laisse, j’imagine que vous avez encore du travail… »

            Il acquiesce, à contrecœur. 

            Minuit presque. Il la retrouve toujours debout dans le couloir à peine éclairé.

            « J’attends toujours ici pour regarder les îles Borromées, c’est magique !  

            – Elles ne sont pas sur ce trajet, vous vous trompez. » 

            Elle rit, puis ils se mettent à parler de cette région des lacs fréquentée par les Romantiques.

-Vous avez lu L’écriture ou la vie  de Jorge Semprun, dit-elle, il s’était réfugié là-bas, en sortant des camps de concentration. » 

            Il la regarde :

            « C’est un livre que j’aime. » 

            Les lacs, Stresa, c’est aussi toute une époque diplomatique… La conversation repart. Rémi n’ose inviter cette femme enjouée dans son compartiment, portant il la frôle en se plaçant à ses côtés. Leurs regards se croisent :

            – Vous pariez que nous allons passer devant les îles Borromées ? dit-elle soudain en riant, un juge ça parie ? Restez c’est bientôt, c’est le Lac Maggiore. » 

            Il reste à côté d’elle. Sa gaieté l’enchante, le requinque. Doucement, il glisse sa main dans le creux de son bras. Elle ne le retire pas, il caresse doucement sa peau. Dehors, ils voient les étoiles. Le train longe bien un lac. Il se rapproche derrière elle jusqu’à toucher son dos et elle se laisse aller s’appuyant sur lui. Il l’enserre de ses bras. Ils restent là en alerte, sentant le souffle de l’autre, les yeux fixés sur les découpes du paysage qui défilent dans la nuit.

            -Les voilà ! 

            Il voit l’éclat des réverbères qui illumine les petites maisons colorées et se reflète sur l’eau. C’est féérique avec la nuit qui dessine de longues banderoles horizontales lumineuses. Ephémère .

            -Comme dans la petite fille aux allumettes, il n’y a plus d’allumettes  sourit Rémi. 

            Doucement, il remonte lentement la jupe en soie et, sentant son accord, s’avance plus avant. Toute l’ardeur de ses vingt ans lui revient tandis qu’il enfonce son visage dans son cou parfumé. Le cauchemar s’estompe. Ils sont ailleurs.

Il est stupéfait de lui-même, partagé entre gaieté et confusion. Elle encore plus. Impensable.  Jamais il ne se seraient crus, l’un comme l’autre, capables de cela.

            -Pari gagné » dit-il en l’attirant face à lui, tandis qu’elle éclate de rire :

            -Vous êtes complètement fou ! 

            – Puis-je vous inviter dans mon compartiment ?  Je suis seul depuis Domossola…

            – Ce n’est pas un peu osé ? »

***

            Le désir le tenaille à nouveau. Comme elle, cette étreinte improbable le bouleverse. Le tourment aussi. L’ébranlement du train dans la nuit rappelle le mystère jusqu’à l’obsession. La victime a-t-elle vu quelque chose qu’elle n’aurait pas dû voir ? Les portes étaient fermées ont affirmé les employés. Son corps ne portait aucune trace de lutte. Rémi était présent lorsque les parents sont arrivés pour son identification à la morgue. Il s’est rarement senti aussi bouleversé.

           -Comment fais-tu pour tenir, avec ton métier, tu te retrouves souvent dans du tragique non ?

            Son tutoiement le surprend et, amusé, il est à deux doigts de lui raconter un souvenir, celui de Narcyza une Polonaise qui lui avait dit :

            – J’ai compris la différence entre le tu et le vous en français : je suis entrée dans ton lit avec un vous et j’en suis sortie avec un tu 

            Il doit revenir à la question qui le fait réfléchir. Au quotidien, il n’a pas le temps de laisser l’émotion prendre le pas.  Il n’y a pas de place pour les sentiments. Pas comme dans ce train. Pas comme ce soir où cette apparition  des îles Borromées réanime ses plus hautes aspirations à la beauté, à la paix, dans un ailleurs où tout est calme et volupté. Où la jeunesse, la curiosité et la douceur l’arrachent aux nuages noirs qui l’envahissent… Le rendant plus vulnérable, aussi. 

            – Tu ne dis rien ? 

Il la saisit à nouveau dans ses bras et caresse sa tête qu’il serre sur sa poitrine. Ni l’un ni l’autre ne réalisent encore, elle regagne son siège.

Sur le quai en arrivant ils n’arrivent pas à se retrouver, et puis chacun pense que l’autre est peut-être attendu ?

Gare de Lyon, Paris, deux semaines plus tard. Rémi a retenu que elle faisait ce trajet tous les quinze jours. Le train vient d’arriver et le flot des voyageurs, encore endormis, s’écoule lentement. Il aperçoit sa silhouette, en blanc, encore abstraite, surgir peu à peu. Il est ému. Son cœur bat. Il accélère le pas. Un homme le dépasse en hâte. Il ne reconnaît plus bien la femme bronzée, aux grands yeux passionnés, dans une longue robe d’un blanc éclatant. Elle pose sa valise pour se jeter dans les bras de l’homme. Rémi rageur réalise sa méprise. Elle esquisse un pas de danse.

            Sur le quai, il n’y a plus que ce couple radieux. Rémi les regarde s’éloigner, fasciné. Il gagne son bureau et téléphone à Giulio qui lui confirme. On va classer le dossier de ce jeune « sans suite »