
France, 1974
Lucie effectue sa seconde année de stage en psychologie clinique à l’hôpital Fernand Widal, qui accueille les durs, les junkies qui se shootent à l’héroïne ou consomment de la cocaïne. Depuis son retour en France elle n’arrive plus à comprendre les Français et s’est inscrite en maîtrise de psychologie. Elle a obtenu de généreuses équivalences, 68 n’est pas loin ! Ce changement d’orientation est un radeau de survie pour elle, qui, après l’Asie et ses longs mois passés à voyager, se noie dans le décalage de la vie parisienne. À l’abri derrière les murs aseptisés de l’hôpital, elle se passionne pour ces « accros » aux drogues dures et prend rapidement pour seconde peau cette blouse blanche sur laquelle chacun projette ce qu’il veut.
Lucie a pour mission d’assurer une veille-surveillance, voir ce qu’il se trame, aider à remplir des papiers, détecter aussi les trafics, désamorcer les conflits. Elle a trouvé ce stage grâce à un ami médecin qui lui avait obtenu un rendez-vous à Marmottan avec Docteur Olivenstein qu’elle respecte tant. Lors de l’entretien, il fut net :
«- Je ne prends pas de bénévoles qui se forment sur le dos des malades. La seule raison qui pourrait me motiver, c’est votre expérience de la route…je vais vous trouver qqchose »
En Asie, elle avait vu trop près des eaux chaudes de Mukhtinath au pied de l’Himalaya des jeunes incapables de faire le trek prévu qui se suicidaient lentement. Il avait téléphoné à l’hôpital Fernand Widal.

Fernand Vidal, Hopital près de la Gare du Nord ou des psychiatres du service de T.S. avaient créé un service contre les addictions avec une drogue de substitution la méthadone. L’équipe se compose de psychiatres, de médecins généralistes, de psychothérapeutes, d’internes en psychiatrie. Chacun défend une approche différente ou fait semblant d’en avoir une… L’échec annoncé les rend tolérants. La méthadone est réservée à vingt volontaires triés sur le volet. Ces patients signent un contrat. Après un bilan médical, suivi d’une période d’hospitalisation, ils viennent chercher leurs doses tous les matins. Contrôle des pipis et distribution du produit magique s’effectuent en dix minutes. Sans compter ceux qu’une overdose a amenés ici. Tous passent des heures dans leur chère salle d’attente, lieu de ralliement pour eux et pour d’autres encore en demande de soins.
Rapidement, elle se lie avec Ludmilla, une femme solaire qui finit psychiatrie, passionnée de danse et de jazz et avec Samuel, un type étrange et attachant, au regard bleu pâle mystérieux, un psy. Lucie, désorientée, comprend vite que face à la drogue il n’y a pas de procédure, pas de filet non plus, elle s’efforce d’être à l’écoute. Beaucoup de ces jeunes ont besoin de se confier. De s’excuser aussi. Derrière leurs tenues provocatrices, leur affectation de rejet de la société, elle découvre le fantasme d’une vie ultra conformiste. Carine, qui se prostitue pour acheter sa poudre arrive un soir aux urgences après un mauvais voyage à la coke. Sans arrêt, elle parle de la nouvelle vie qu’elle aura en sortant de l’hôpital : une petite maison à la campagne, un bon mari et de beaux enfants. Décevant de banalités de la part d’un personnage aussi trépidant, déjanté et volontaire. Le matin, Lucie, en binôme avec Samuel, passe voir les nouveaux dans les lits. La demande d’aide s’exprime à travers l’épuisement physique. La difficulté pour eux est d’amorcer la volonté de décrochage à un niveau psychique.
**

Betty, que Lucie suit avec Samuel depuis le début de son stage, est entrée cette nuit en overdose. Elle est née la même année qu’elle. Samuel la connait bien : « accro » à l’héro depuis 7 ans, troubles psychotiques, se croit responsable du suicide de son père – elle avait douze ans, il s’est pendu pendant qu’elle s’était sauvée au cinéma – enceinte à 15 ans, a quitté son mari homo, épisodes lesbiens. Elle est terrorisée par un petit truand rencontré en désintox à Marmottan qui lui fait vendre de l’héroïne.
Le visage livide, les yeux fermés, le corps décharné. Les traits déformés par le maquillage. Un masque. Ils la laissent se reposer. La vieille dame dans l’autre lit rose, poudrée, pimpante dans sa liseuse brodée s’inquiète :
« Qu’est-ce qu’elle a cette petite ? Elle respire à peine, quelle pitié, elle a l’âge de ma petite fille. »
Betty récupère cependant. Elle fait toujours le même rêve. Son père l’appelle, elle doit mourir. Peu à peu, au fil des visites, elle parle à Lucie puis devient tyrannique :
« Tu n’es pas venue hier, les junkies c’est de la merde, alors tu me laisses tomber
– Le dimanche je ne travaille pas.
– Alors je peux crever le dimanche, tu t’en fous, barre-toi, laisse-moi en paix ! »
Puis comme Lucie part :
« Lucie tu n’as pas vue comment je me suis coiffée aujourd’hui. Je voudrais aller chez le coiffeur me faire couper les tifs à un centimètre et les teindre en roux…
– Tu ne peux pas encore sortir, tu ne tiens pas debout, t’as baissé ta méthadone ?
– Pas question, vous m’en donnez pas assez, je flippe complètement, dis, tu crois que je m’en sortirais, je voudrais travailler, je peux être interprète en italien. »
D’humeur incroyablement mobile, elle exprime sur le champ tout ce qu’elle ressent. Elle raconte son premier fixe dans une boum. Elle y avait rencontré un type, un photographe, avait vécu deux semaines avec lui. Elle le quitta et découvrit le manque. Elle parle de son fils, son prénom, c’est les infirmières qui le lui avaient choisi à la maternité, elle a peur qu’il soit homosexuel… Elle non plus n’est pas sûre de savoir qui est son père, sa mère une fois lui a dit que c’était Mouloudji…

« Le chanteur ; tu le connais ? »
Elle se met à fredonner Comme un p’tit coquelicot.

« C’est joli, non ? »
Elle commence à s’habiller en garçon et se désole d’avoir de la poitrine… Elle sort au bout de quatre jours. Finit par trouver un boulot à l’Express mais ne tient pas deux semaines. Elle devient door girl à Pigalle et joue à Samuel et Lucie son numéro, dans leur bureau, juchée sur une chaise. Elle fait du striptease. Puis elle cesse de venir.
***
« Ne vous en faites pas, elle reviendra. »
Lulu vient quotidiennement depuis deux ans, il connaît tout le monde, observe, solitaire et distant. Au premier coup d’œil, il sait qui a repiqué, si l’équipe est sur les dents, si les flics attendent dehors. Parti en Afghanistan six ans, il a goûté à tout. Il affiche un cynisme, mêlé de tendresse, déconcertant.
Souvent, un livre dépasse de sa poche. Une fois, sur le bouddhisme. Lucie lui demande de le lui prêter, le contact s’établit. Il la teste sans arrêt, un jour il lui demande de lui remettre ses bretelles, un autre, il refuse de lui restituer le livre qu’elle lui avait prêté.
« Je le garde, je ne suis pas de votre monde, Mademoiselle, je suis un junkie, un junkie n’a pas de parole !
– Gardez-le… Vous faites du théâtre avec moi ? »
Le lendemain, il rapporte le livre. Avec sa salopette, son foulard de prière indien, ses longs cheveux, il accompagne souvent de loin Lucie lorsqu’elle fait ses visites des lits. Il glisse une remarque, une observation toujours dans le mille :
« Vous avez vu le petit en robe de chambre de soie, qui a été rapatrié par papa-maman, hépatite virale, il est hyper angoissé. Ne lui donnez pas de méthadone. Des calmants ça suffit. Il n’est pas accro. »
Un matin, elle le découvre hospitalisé ! Un fix à la cocaïne qui a mal tourné avec José.
« C’est parti dans ma tête, je voulais descendre José, on s’est battu, les flics sont arrivés, ils voulaient nous embarquer, je leur ai dit que j’ étais d’ici »
Quelques mois plus tard, Lulu, alors hébergé par… une pharmacienne ! déclare à une réunion hebdomadaire que la méthadone c’est du poison :
« Maintenant c’est super, je suis accro à la méthadone, je dépends de vous, c’est ce que vous vouliez, une camisole sociale, nous contrôler. Eh bien ce soir, je reste à hôpital et je décroche. »
Il tient promesse malgré la violence avec laquelle le manque le secoue. Son organisme ne vit plus qu’à travers la drogue, cocktail de médicaments, brown sugar, amphé, cocaïne, héroïne, anesthésique de vache. Plusieurs semaines passent et Lucie se demande s’il peut s’en sortir.
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Vendredi à Fernand Widal est jour de spectacle. La salle d’attente accueille simultanément junkies et visiteurs médicaux. D’un côté, jeunes super maquillés, piercing, bijoux ethniques, tatouages, perruques vertes ou rouges, talons aiguilles et shorts en hiver, jupes de cuir moulantes, longs manteaux de fourrure ; de l’autre, les représentants BCBG, qui lancent aux blouses blanches des regards qui se veulent complices. Un tel public ne se néglige pas :
« C’est grâce à nous qu’ils vivent, nous sommes leurs meilleurs clients » rappelle Chico sentencieusement.
À plusieurs, ils se donnent la réplique en cherchant des propos provocateurs, obscènes même. Ils ne parlent plus que verlan.
Un jour, un visiteur refuse à Francis une cigarette :
« Non ? Alors file-moi un joint, non ? J’oubliais que Monsieur ne connaît que les Gitanes, mais vieux, d’où tires-tu ton pèze, ton bidon bien nourri ? Des médocs, alors ne fais pas le dégoûté avec moi, file-moi quelques échantillons de Draxman, je vais tester ta camelote. »
Une dame en tailleur Coco Chanel se tourne vers Samuel et Lucie :
« C’est odieux, dites-leur d’arrêter !
– Dis, ma belle, nous sommes des êtres humains, t’as peur de me parler ? »
Par jeu, ils se disputent et s’accusent de tous les maux devant les visiteurs qui les dévisagent, suspendus à leurs lèvres.
Un jour, comme Lucie passe à côté d’un visiteur, celui-ci la prend à témoin :
« Quelle déchéance ! Vous devez en voir, je vous admire. »
Elle le dévisage. Coincé dans son uniforme costume-cravate-boutons-de-manchettes, et le toise. Pauvre type. Sans doute Lucie passe des moments durs, les toxicos sont dans la transgression par définition. En fait, elle a besoin de cette intensité, les petits français moyens comme lui l’ennuient à mourir.
Aucun pacte, aucun interdit ne tient pour quelqu’un capable de se piquer. Ils ont une demande insatiable. Ils s’ingénient à castrer les soignants « personne ne peut rien pour un junkie ». Peu à peu Lucie se rend à l’évidence, le conflit dont ils sont le théâtre relève de la psychiatrie, la drogue n’est qu’un symptôme.
Un des visiteurs s’approche de Francis pour lui tendre son paquet de cigarettes :
« Non, une seule, merci Monsieur »
Puis s’adressant au premier :
« Vous voyez votre collègue, il est plus fin, il a peur du scandale, il réagit, vous autres pauvres minables, vous êtes tout pâles, vous tremblez, je vous méprise. »
Francis vient se rassoir très digne à côté de Lucie :
« Dites-moi belle dame, sur quelle branche de l’arbre êtes-vous ? Médecin ? Non. Psychiatre ? Non. Dommage, c’est les plus farfelus. Psychologues ? Ah, c’est ça. Alors vous allez écrire une thèse sur nous. Ça paie, hein, les junkies, mais n’oubliez pas une chose, un vieux junkie ça n’existe pas, tous les copains ont crevés, alors que foutez-vous ici ?
– Et vous, pourquoi venez-vous ici !
– Pour voir du beau monde comme vous. Non, par connerie, mais je vais arrêter, je ne prends plus qu’un tiers de ma dose de méthadone, je vais tenir deux ans au moins, plus… Mais ce beau jour que vous nous promettez, un jour, il va me faire flipper et je me shooterai pour me sentir bien. Vous ne pouvez pas comprendre, c’est pour ça que vous servez à rien, vous les psy, vous vous faites plaisir en étant ici, c’est tout. Les toubibs, eux, c’est différent, ils nous soignent. J’ai un copain qui avait une hépatite virale, je l’ai ramené ici, sinon il y serait passé. »
*****
Un vendredi, Betty après avoir disparu pendant quatre mois fait irruption. Elle porte un pantalon de cuir, des talons vert bouteille, une blouse noire, transparente, une perruque mauve, les yeux très dessinés, du rose aux joues sur un visage creusé, livide. Elle paraît grande avec son long corps efflanqué. Elle est vulgaire et pathétique. Elle s’assoit à coté de Lucie puis s’endort bientôt la tête sur son épaule en lui serrant la main. Elle disparaît après la consultation.
Un matin, Lucie découvre sur la table de chevet de Lulu des fleurs exotiques et une corbeille de fruits secs de chez Fauchon. Grand prince, il lui offre des chocolats. Il est pâle, a de grands cernes et n’avale rien. Plus tard, Lucie aperçoit Lulu dans le parc avec Dalia, Corse, prostituée, lesbienne, qu’elle connaît à travers Betty. Elle en est à sa septième tentative de suicide. Elle couvre « Lucien » de cadeaux. Ils sortent ensemble de l’hôpital et elle l’héberge. Lulu revient une fois, deux fois, des accidents, puis un an et demie après on apprend qu’il se « fixe » à nouveau.
Ceux qui s’en sortent ont besoin de bonnes raisons de le faire sinon c’est quasiment impossible. Comme pour les parents de Julie, 5 ans, qui décrochent sous la menace de se voir retirer leur fille. Un soir de dérive, ils l’avaient piquée à l’héroïne. Un jour, en salle d’attente, Julie raconte à Lucie l’histoire de Blanche Neige : « L’aiguille la piqua et elle mourut ». Il y a aussi Hélène dont un maquereau est amoureux. Il veut l’épouser, l’escorte ici et les consulte, protecteur. Chez eux, il l’enferme à clé…
Un matin, Lucie envoie promener Lulu qui a essayé de l’embrasser sur la bouche. Le soir même, il demande à assister à la réunion de l’équipe de garde. Il est éconduit gentiment. Soudain appel, un des patients a pris une infirmière en otage. Armé de son cran d’arrêt, il exige de la morphine. C’est Lulu. Samuel et Ludmilla se rendent immédiatement sur place et interdisent d’appeler la police. Dès qu’il les voit, il perd son assurance « Fous le camp » dit-il à l’infirmière, puis aux psys : « Vous allez me donner aux flics ? »
L’atmosphère peut être lourde, des inspecteurs de police s’installent souvent au café d’en face. La méthadone se vend aux Puces de Montreuil : les rations doivent être avalées sur place. Finie la dose sacrée du soir qu’ils emportent religieusement chez eux. Les rapports se durcissent, il y a un suicide, du trafic à l’intérieur de l’hôpital. Une « balance » s’est introduite, le groupe accuse l’équipe soignante. Les juges interdisent de porter de la méthadone à José emprisonné à Fleury-Mérogis. Une des filles en traitement n’a pas pris la pilule prescrite, elle est enceinte. Les probabilités d’avoir un enfant handicapé sont élevées, elle ne veut pas avorter. Betty se prostitue Gare du Nord. Plusieurs fois, il faut affronter les « maris ». Leurs souteneurs les menacent de brûler leurs affaires, de s’en prendre à leurs enfants si elles ne quittent pas l’hôpital sur le champ…
Heureusement, l’équipe est soudée et a de l’humour, elle commente les péripéties, chacun restitue ce qu’il croit se passer, un puzzle. Le tout est d’être en phase surtout pour le binôme référent qui accueille « l’impétrant » et les autres. Dans l’armoire du bureau a échoué de tout : de la poudre bien sûr mais aussi des armes. Dans les dossiers figurent des aveux passibles de justice. Lequerer, interne, est désopilant car il arrive à imiter les patients en verlan. Dans l’équipe s’opèrent de curieux mimétismes avec les patients : vêtements aux couleurs criardes, maquillages, chaussures pétantes de couleur, chemises de tout poil. Ils en savent long sur les seuils de résistance des uns et des autres. Un jour, Lucie croit que le Dr Roussel va se jeter sur la mère d’un éthéromane de 18 ans. Elle vient de lui confier que depuis quatre ans elle donne à son fils de quoi s’acheter de l’éther. Pour le garder à la maison. Elle utilise le pronom « nous » pour parler de lui… Recevoir les parents, les éducateurs, les magistrats, les paumés renforce leur complicité.
En fin de matinée, Betty arrive, émaciée, les cheveux acajou, le teint blafard, les yeux lourdement maquillés de charbon et se met à crier :
« Je n’en peux plus, aidez-moi, je n’en peux plus. »
Elle se jette dans les bras de Lucie, tremblante. Elle doit être hospitalisée. Le lendemain, malgré les calmants, angoissée, elle répète :
« Johnny a dit qu’il tuerait Fabrice et mon chat, je veux mourir, je suis à bout ! »
Cette fois-ci, elle démarre une analyse avec Samuel et opère une régression. Elle refuse toute nourriture sauf du lait. Bientôt il faut que ce soit exclusivement Lucie qui le lui donne. Elle veut s’habiller comme elle, avoir de la poitrine comme elle, des cheveux longs comme elle, elle est jalouse d’elle.
« Tu sors avec Samuel, jamais il ne me regardera, pour lui je suis qu’une junkie. »
Samuel reste serein : elle opère un transfert, annonce-t-il en paradant. Lucie ne partage pas son avis. Un jour, Lucie arrive les cheveux courts et Betty l’agresse.
« Pourquoi tu as fait ça ? »
Elle renverse tout ce qui est sur sa table de nuit, et répond grossièrement à sa compagne de chambre qui l’interpelle courtoisement. Le lendemain, elle s’est coupée elle-même les cheveux… à ras ! Lucie attachée à Betty se sent dépassée. Malgré l’appui de l’équipe, elle sait qu’elle n’est pas à la hauteur sur le plan de la thérapie, que la psychologie n’a pas de réponse. Betty demande une relation affective amicale, amoureuse peut-être. Un jour, en effet, comme Lucie lui dit au revoir pour une semaine, Betty cherche à l’embrasser sur la bouche. Lucie recule avec une expression de dégout, et Betty s’excuse avec tant d’humilité que Lucie, touchée, la rassure. Non, elle n’est pas fâchée.
Un vendredi, Lucie trouve à son chevet le fameux Johnny qui lui jette un regard hostile. Petit, une bouche dure, un cou court arborant une chaine massive qui brille, il frime dans des vêtements excentriques. Lucie revient après son départ. La voisine de lit a prévenu l’infirmière qu’il lui a apporté « un cadeau ». Betty est agitée et fermée :
« Il faut que je me barre d’ici
– Il t’a fait des menaces ?
– Ça te regarde ?
– Qu’est-ce qu’il t’a apporté ?
– Rien ! Je ne touche plus au bourrin, fous-moi la paix !
– Où tu l’as mis ?
– Regarde toi-même »
À cran, Lucie finit par en trouver dans le tiroir de la voisine qui, apeurée, est sortie avec ses béquilles. Betty, elle, a vidé son sac sur son lit. Depuis longtemps, Lucie est habituée au « syndrome du sac ». Toutes les filles ont d’énormes sacs où elles baladent pêle-mêle leurs photos de baptême, des lettres, des souvenirs de copines, des Tampax, des boites de médicaments et de chaussures, un ou deux vêtements, des boites de Mandrax, de Valium, du tabac, des bijoux…
« Tiens, elle lui tend une bague, tu peux la faire réparer ? Je veux que tu la gardes.
– Non je ne peux pas accepter, tu la mettras »
Un rubis orné de diamants, mieux vaut ne pas en demander l’origine. Combien de fois Betty quand elle était « ambulante » lui avait dit, « n’achète rien pour te maquiller, je te « libérerai » ce que tu veux… » Elle et les autres s’étaient toutes ainsi offertes des « maxi », des manteaux en peaux, et comparaient leurs stratégies le matin dans la salle d’attente.
Le lundi suivant, Lucie découvre le lit de Betty vide. Ses affaires ont disparu. Au bureau, l’infirmière-chef l’accueille, sarcastique :
« Non, elle n’a pas changé de lit, je lui ai signé sa pancarte de sortie dimanche matin. Je manque de lits. Des malades comme ça nous n’en avons que trop, elle vous fait marcher, elle n’est pas plus malade que moi. »
Lucie abasourdie, révoltée, descend annoncer la nouvelle à l’équipe. Betty a rejoint Johnny et la poudre… Lequerer éclate. Les infirmières sabotent tout, bien sûr, les toxico ne sont pas des saints, ils sont mal élevés, ingrats, ils font le chantier. Jeter Betty à la rue dans son état de vulnérabilité est criminel. Tout leur travail est nié. Pas la peine de créer ici un service de toxico, les T.S[1]. c’est pareil, personne ne les supporte ! Un hôpital sans patient vivant, voilà leur aspiration ?
Lucie n’encaisse pas. Elle repasse sans arrêt dans sa tête les évènements. Elle se sent au fond de la calebasse, l’histoire de Betty l’affecte. Elle démissionne. Elle renonce à une carrière en psychologie alors qu’elle a presque bouclé sa maîtrise. Connaître et catégoriser les pathologies ne suffit pas, il faut les guérir. Elle aurait du faire médecine, psychiatrie. Trop tard.
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Septembre, Lucie requinquée s’inscrit à l’École Pratique des Hautes Études : « Histoire de l’art, histoire des représentations et archéologie de l’Orient : sources, documents et méthodes ». Elle veut voyager à nouveau. L’archéologie ouvre des portes. Un universitaire l’a convaincue de s’inscrire en doctorat et de mobiliser l’histoire, l’image et les technologies en pleine évolution.
Elle revoit Ludmila. Lulu a repiqué. Betty est morte, renversée par un véhicule.
Betty enfant, femme, fille, maman, travestie, clown, amoraliste, junkie, queer, innocente, amie, ennemie, est morte seule, tout près d’elle, dans une rue de Paris. Elle cherche des heures et retrouve d’elle des lignes de poésie désespérées et ironiques. « C’est toi qui a écrit cela. Tu me le donnes ? »
Betty y rit d’elle-même, de l’espoir.
Elle a rendez-vous avec la mort.
« Des vieux junkies, ça n’existe pas »

[1] Tentative de suicide

