Israël et Palestine 1983
« Parce que c’était lui ; parce que c’était moi »
Les Essais, Montaigne


Gigi a de l’avance. Elle craint de rater ce lieu de rendez-vous clandestin ultracompliqué à trouver entre l’aéroport Ben Gurion et la route d’Ein Hod. Eve lui a confié qu’elle voulait éviter à tout prix les routes où il y pourrait y avoir des contrôles. Un oxymore dans ce pays de fous. Elle pourrait être accusée d’enlèvement des deux mineures qu’elle conduisait chez un curé palestinien, Mansour, à Haïfa. Il avait ouvert un Centre d’accueil pour des adolescents, réservé aux garçons. Vue la situation il acceptait de les prendre en charge. Le père des gamines, un Palestinien, avait battu presque à mort la cadette, que sa grande sœur de 15 ans avait réussi à sauver. Cette enfant était le souffre-douleur du père. L’aînée s’était enfuie avec elle pour chercher du secours chez les religieuses chrétiennes à six kilomètres. Comme d’habitude, celles-ci ne voulaient pas d’histoires et avaient appelé Eve à la rescousse. Elle avait ramenées les deux gamines chez elle en voiture de Cisjordanie à Jérusalem-Est. Eve avait jugé que ce serait mieux de ne pas être seule avec ces deux petites palestiniennes. Elle ne les connaissait pas. Elle ne savait pas vraiment dans quel état physique était la petite. En tous cas, la grande avait du courage. La petite était en danger : les hommes avaient droit de vie et de mort sur leurs filles. Même une femme pouvait être tuée par un des hommes de sa propre famille sans que celui ne soit passible d’homicide1. Les deux enfants étaient menacées si la famille les retrouvait. Il fallait mettre en place une protection judiciaire. Cela risquait d’être insurmontable car les Territoires Occupés depuis 1967 étaient sous juridiction militaire. Comment parvenir à y protéger des mineures ?


« Et puis les militants, tu les connais, je ne peux pas compter sur eux dans un tel cas, faut pas toucher à l’image des Palestiniens », avait soupiré Eve avant de raccrocher.
**
Gigi gare sa voiture et attend. Ce doit être ici, après la poterie, à droite des constructions palestiniennes, reconnaissables aux citernes noires sur les toits, à l’horizon se dresse un minaret. À gauche, des immeubles en construction, aux citernes blanches, l’extension d’une implantation. Tendue elle n’arrive pas à lire.
Il était 23 heures passées, lorsque Eve lui avait téléphoné. Leur amitié était inébranlable. Elle s’était forgée pourtant lentement, par la faute de Gigi qui s’en était voulue bien tard de ses préjugés de soixante-huitarde. Cette jeune femme trop sophistiquée à ses yeux lui avait été présentée à la Foire du Livre de Jérusalem : « un personnage de premier rang dans l’humanitaire ici ». Gigi ne l’avait pas prise au sérieux, la jugeant sur sa tenue rechechée très élégante, ses talons fins, son rouge à lèvres pulpeux et sa coupe de cheveux à la garçonne. Puis sur sa BMW. C’est Eve qui avait cherché à la revoir. Tout de suite, elle avait repéré que Gigi était solide, pas comme tous ces coopérants au bon cœur en quête de faire leur alyah2 ou au contraire experts dans la victimisation de ces « pauvres » Palestiniens. Là encore, elle avait fait fort en lui donnant, de sa voix sensuelle, rendez-vous dans un salon du Hilton. La fois suivante à la piscine des Bougainvilliers au-dessus de la plage de Ramataviv.
Gigi, qui avait été affectée comme V.I.E.Volontaire Internationale en Entreprise, en Israël par défaut – elle avait demandé d’autres pays -, avait beaucoup appris avec Eve. Proche d’Edmond Kaiser, elle travaillait pour l’association Terre des Hommes. Gigi avait découvert, près de Bethlehem, le centre qu’elle avait créé pour des nourrissons qui refusaient le lait. Enfants souvent abandonnés. Elle avait assisté à une réunion sur l’enquête épidémiologique sur l’asthme à Gaza que Eve finançait. Elle avait titré la qualité de ses amis pacifistes, chrétiens, juifs, musulmans, agnostiques et laïcs. Elle en était venue à admirer de plus en plus son pragmatisme et sa simplicité. À apprécier son caractère enjoué, maillé à une force vitale. Elle était à la fois fine, impertinente et éblouissante. Non sans ironie, elle évoquait sa relation amoureuse avec un grand chirurgien juif, d’une ancienne famille de Jérusalem. À 52 ans, Ilan n’osait pas la présenter à sa famille, à ses sœurs plus exactement :

« Tu comprends, une goy ! Il ne veut pas les choquer. Une chrétienne catholique par dessus le marché ».
Papa poule , il pensait avant tout à son fils mobilisé pendant trois ans. Gigi l’avait rencontré. Du charme, brun, svelte, juif d’une ancienne famille de Jérusalem, Ilan lui avait fait visiter la Vieille Ville alors qu’Eve était retenue. Avait évoqué une Jérusalem d’avant 1948 dominée par une harmonie entre des habitants qui parlaient souvent un mélange d’arabe et de yidish. L’appréciant elle s’insurgeait d’autant plus contre lui. Comment face à une femme comme Eve ne s’engageait-il pas à fond, il avait un trésor.
Leurs rapports avec les hommes avaient rapproché les deux amies. « À croire qu’ils aiment les femmes qui les adulent et n’ont pas d’existence propre… », s’étaient-elles demandé. « Oui, j’ai l’impression d’être trop tout pour lui, trop décidée, trop active, trop lucide… » Pourtant, Eve se voyait s’installer et vieillir avec lui sur cette terre chère à son coeur. Elle était loin de s’imaginer que, lorsqu’elle serait rappelée par son ONG à Lausanne quelques années plus tard, il la laisserait repartir sans bouger le petit doigt.
Pendant la guerre du Liban de 1982, Eve était partie à la frontière Nord, en voiture, un revolver sous la cuisse. Toujours pimpante, la coupe de cheveux 1920, elle avait ramené des enfants abandonnés chez elle. Des années auparavant, quelques mois après son arrivée en Israël, où elle était venue attirée par la Communauté de paix de Neve Shalom, elle avait même été emprisonnée… Elle avait entrepris de défendre des familles palestiniennes mises à la rue. Tsahal détruisait les maisons, en représailles d’actes hostiles d’un des membres de la famille, souvent des jeunes qui lançaient un cocktail Molotov contre un char. Ironie du sort, quelques années plus tard, avant son retour en Suisse, Tsahal allait lui décerner une médaille : elle était devenue leur contact pour les crimes d’honneur ; on la prévenait quand une femme mise à l’abri en prison était menacée à sa sortie.
Cet engagement non dogmatique avait intrigué Lucie, marquée, elle, par l’idéologie plus marxiste. Eve réagissait de manière très personnelle aux situations, sans accorder de crédit ni aux étiquettes, ni aux partis, ni aux avis. Elle n’écoutait personne. Elle incarnait une vraie liberté, rien ne lui semblait impossible. Une femme libre.
L’attente parait longue, Gigi s’inquiète pour Eve. Il ne faut pas non plus qu’on la remarque. Une jeep militaire passe et Gigi se penche sur sa carte. Elle a une plaque minéralogique blanche, celle, réservée au personnel diplomatique et de service, et se demande si elle doit laisser sa voiture à cet endroit. Pas le choix.
***

La BMW blanche d’Eve s’arrête le temps de faire monter Gigi. La fraîcheur de la climatisation l’accueille agréablement. Elle reconnaît le parfum de son amie. Elle salue deux petits visages sur la banquette arrière et est touchée par la vue d’une silhouette recroquevillée autour de laquelle l’autre a passé le bras.
« Quel plaisir de te retrouver, c’est pas facile. Elles sont effrayées et elles parlent peu. Mon arabe n’est pas au point non plus, les pauvres ! ».

La voiture regagne l’autoroute à l’Est de Tel Aviv. Les petites filles se redressent et regardent maintenant les gratte-ciels défiler, les yeux écarquillés. Gigi leur propose des sandwichs au fromage. Elles les engloutissent. Eve leur a présenté Gigi comme une amie qui va les aider. Eve pose des questions et l’aînée répond par monosyllabes. À un moment, elle commence à raconter avec émotion quelque chose qu’Eve résume. Son père aurait voulu avoir des garçons, alors il est en colère contre ses filles et sa femme. La grande va à l’école. Il n’a jamais laissé la petite y aller. Il veut qu’elle reste à la maison pour travailler. Hier, la petite est sortie pour venir au-devant d’elle à l’école. Pour la corriger, il l’a battue avec une lanière ou une ceinture en cuir. Elle avait du sang partout. Elle a cru qu’il allait la tuer. Elle ne veut plus voir son père. Sa mère n’ose rien dire car le père se fâche contre elle. À l’école, elle travaille bien.



« Où on va il y a une école ? Pour nous deux ?
– Oui… Regardez ! La mer, à gauche… »
Elles regardent, étonnées. C’est la première fois.
La surface bleue apaisante. Les petites s’assoupissent. Eve travaille avec le père Mansour pour la première fois. Elle ne peut garder les deux filles chez elle. Elle a déjà été repérée par des juifs intégristes. Elle n’a pas d’autres solutions, là-bas un médecin va venir examiner la petite, elle a aussi téléphoné à l’avocat de Terre des Hommes.
Eve a du mal à localiser la maison de Mansour. Elle connait mal Haïfa. Heureusement, elle sait où est le quartier arabe. À leur arrivée, elles font connaissance du prêtre, maigre, la quarantaine, le visage émacié, vif, barbe et cheveux en bataille. Il les emmène dans une grande pièce lumineuse donnant sur un jardin débordant de plantes et de fleurs où des jeunes garçons vont et viennent.
« Ils sont nombreux ! Combien en accueillez-vous ?
– En ce moment, vingt-sept. Six vont repartir dans un centre d’apprentis. Nous avons une infrastructure pour quinze

– Vous m’aviez dit qu’il n’y a pas de fille ?
– Non jusque-là il n’y a que des garçons, on va se débrouiller.
– Où comptez-vous les mettre ? Vous savez, elles sont très choquées, elles ont besoin de beaucoup d’attention, s’inquiète Eve.
– Je travaille avec un psychologue qui passera ce soir
– Elles vont coucher où ?
– Là-haut dans une petite pièce. Venez voir. »
Eve redescend et, s’adressant à Lucie :
« Cela ne va pas. Je ne peux les laisser là, seules avec tous ces garçons. Ce n’est pas responsable. »
Le curé reconnaît qu’il a donné son accord pour les aider, sans prendre conscience de cet aspect du problème. Il donne plusieurs coups de téléphone puis revient préoccupé :
« Je ne trouve pas d’autre solution, ces empotées de bonnes soeurs ne veulent pas les prendre… »
« Comme d’hab » répond Eve
À sa stupéfaction, Gigi voit Eve se tourner vers elle, et affirmer devant Mansour :
« Il est hors de question de les ramener là-bas, en plus, à cette heure-ci, je serai contrôlée… Je ne vois qu’une seule solution, Ginette, tu les gardes chez toi trois-quatre jours, le temps de…
– Chez moi ? à Tel Aviv ?
– Eh bien oui, personne n’ira les chercher chez toi !
– Mais je ne parle pas arabe !
– Tu as bien des amis qui parlent arabe… »
Un homme d’allure sportive, d’une soixantaine d’années, portant une trousse, arrive, pressé. Mansour le présente : le médecin. Eve synthétise la situation en hébreu et anglais et entre avec lui dans une pièce avec les deux petites. Le temps passe lentement et Gigi est troublée. Le prêtre lui parle de ces jeunes, il essaie de leur redonner confiance et de leur faire accepter son autorité. Beaucoup ont connu les prisons israéliennes. D’autres, la petite délinquance, la violence. Et puis, sur le plan affectif, beaucoup ont perdu un parent ou les deux, alors il a mis en place des activités, de l’école avec des stages professionnels, des rencontres et il a beaucoup d’espoir dans ce foyer. Un grand bonhomme se dit Gigi. Respect.
Quand il sort de la pièce voisine, le médecin se tourne vers Gigi, soucieux :
« Vous allez vous occuper de ces enfants, il va falloir faire très attention. La petite est en état de choc et très affaiblie physiquement. Elle a souffert. Je vais vous donner une ordonnance à votre nom. À Tel Aviv, contactez Aviva Schwartz de ma part, voici son numéro avec mon nom. Elle est spécialisée dans les traumatismes chez les enfants. »
Gigi s’entend lui répondre :
« Surtout rédigez-la en anglais ».
Eve sait qu’elle peut compter sur Gigi. Pour le quotidien – le choix d’un tissu ou d’un vernis à ongle -, peut-être pas, par contre pour les missions d’urgences et l’improvisation, à tous les coups.
Elles remontent en voiture vers le Sud avec leur précieuse charge. Les deux hommes et les garçons les saluent. Le soleil descend rougeoyant dans le rétroviseur et jette ses derniers reflets. Les petites regardent la mer sur la droite. Eve regarde Gigi et lui sourit :
« Pas de panique, c’est une question de quelques jours, tu verras…
– Toi et ton sens de la mesure ! »
Eve éclate de rire :
« Qu’aurais-tu fait à ma place ? »





2011, suite au meurtre d’une jeune fille dit « crime d’honneur » par son oncle près de Hébron, le président de l’Autorité palestinienne et de l’État de Palestine depuis 2005, Mahmoud Abbas, connu sous son nom de guerre d’Abou Mazen, annonce que ce type de meurtre sera considéré comme homicide.
Littéralement « élévation spirituelle » en hébreu ; acte d’immigration en Terre sainte par un juif.

