Coté hublot, Rio

Brésil, 2009

*

L’hôtesse de l’air s’excuse à nouveau du retard en tendant aux passagers les miniserviettes blanches roulées à la japonaise. Juste avant le décollage un steward a accompagné avec déférence un passager à la place libre à côté de moi. Qui est cet homme important? Un acteur peut-être, un homme politique ? Cinquante ans environ, il dégage une assurance presque arrogante, de la force, du magnétisme. Bel homme, vêtu sport – un peu publicité Camel – très brun et réfléchi. Dans la salle d’attente à Madrid, il était arrivé au dernier moment, et j’ avais remarqué son sac imprimé de la librairie Decitre, place Belle cour à Lyon, dont il avait tiré un journal qu’il lisait avidement, la Reppublica.

S’asseyant à côté de moi près du hublot, il me salue. Je me replonge dans mon roman Half of a yellow sun de Chimamanda Ngozi Adichie. La veille, horreur je n’avais pu embarquer pour Rio sur le vol Air France de 23 heures. J’étais en liste d’attente. Rien à faire : c’était légal ! Le choix qui se présentait alors était soit Air Iberia, avec escale d’une nuit à Madrid et un décollage à 5 heures du matin, soit revenir embarquer le lendemain à la même heure. J’avais choisi l’option madrilène.

Pourvu que l’avion décolle ! Je suis tellement heureuse de partir en mission au Brésil pour la troisième fois. Cette fois-ci, pour collaborer à la mise au point de cours en ligne, pour un diplôme en double certification avec l’université de Sao Paulo. Je vais rencontrer des spécialistes de l’éducation à distance. Je repense à Paolo Freire1 1décédé depuis mon dernier séjour. La chance avait voulu que je lui rende hommage lors d’une conférence à Recife. Un brésilien m’avait alors proposé de le rencontrer :

« C’est mon « oncle » : mon père est son ami, nous étions en exil ensemble en Suisse. »
Quelques jours plus tard, je lui rendais visite dans sa villa de Sao Paulo. Alors que je répondais à sa question sur le Brésil « c’est terrible d’avoir peur d’enfants, de s’en méfier », il m’avais pris par l’épaule :

« Donnez une chance au Brésil, c’est un pays tout neuf pas comme l’Europe, il va devenir magnifique mais il y a encore beaucoup à grandir ».

Il m’avait dédicacé son nouveau livre Pedagogy of hope. Le Brésil continue sans lui…

Favelas en face de l’université régionale

L’avion s’ébranle et mon voisin se penche vers le hublot, il se rapproche de moi en souriant : Por fin nos vamos. Accent argentin ? Pendant que le personnel de bord égrène les consignes de sécurité, il ferme les yeux. Je guette le décollage dont j’adore l’élan. En plus, il fait beau. Il tire de sa serviette un petit cadeau enveloppé dont il extrait un taureau ! Il me regarde comme pour s’excuser :

« Estos regalos…

– Vous parlez français ? » reconnaissant finalement son accent.

Ils se mettent à rire et j’évoque un cadeau qui m’avait mis dans l’embarras :

« Oui moi aussi, des Israéliens un jour n’ont rien trouvé de mieux que de m’offrir un plateau en cuivre palestinien de Hébron…

– Vous étiez là-bas ? En quelle année ? »

Comme moi, il a fréquenté en 1982 l’American Colony le prestigieux hôtel de Jérusalem-Est, j’ étais alors amoureuse. Lui aussi s’était baigné à Gaza et y avait fréquenté le club de l’ONU. Il connaissait Naplouse, Djenine, comme elle…

Ils se remettent à lire en silence.

Au moment de l’apéritif, ils trinquent au Champagne :

« On en reprendrait bien un peu ! Ce devrait être prévu, après tout on passe l’Equateur, quand je suis allée de Singapour à Jakarta, le champagne était offert. Les passagers n’en buvaient pas, sauf moi… »

L’hôtesse vient les resservir.

« J’ai bien aimé ce livre » dit-il.

À nouveau, il pique sa curiosité.

« Vous connaissez l’auteur ?

– L’auteur non, mais le pays, le Biafra.

– Vous y étiez ? »

Il ne répond pas.

« À Abidjan, j’ai eu des amis qui venaient d’Enugu, d’Ibadan pour étudier à une époque où toute la zone bougeait 

– Bougeait ? 

– Oui c’était une époque de promesse avec Sankara au Burkina Faso, la première époque de JJ Rawlings au Ghana » précise-t-elle.

« Ah le fameux JJ ! Écossais, pilote et fils de chef agni… »

Ils se mettent à parler de ce personnage mythique qui avait rendu le pouvoir aux civils, puis, devant leur incompétence et leur corruption, l’avait repris et les avait… fusillés.Tous deux s’amusent à deviner ce que l’autre fait dans la vie. Elle est dans l’humanitaire ou journaliste ou dans le circuit diplomatique. Il est sûrement dans les médias.

Le plateau repas arrive avec du Rioja. On ne voit plus la ligne de la côte d’Afrique que l’avion longe avant de bondir par-dessus le Pacifique et le bleu de la mer… Le vol de Mermoz. Leur conversation reprend, ils savourent cette parenthèse au-dessus du monde. Personne ne peut les joindre. Impossible de sauter sur le quai opposé.

« C’est étrange de se dire qu’on survole certains pays : je suis passé au-dessus du Vietnam en guerre, quelques jours après, je rencontrais le diplomate qui avait été le dernier consul à Hanoï.

– À Tokyo ?

– Oui, comment le savez-vous ? »

Je ris :

« Mon petit doigt.

– Oui, il était marrant ce type : il avait enregistré les bruits de la dernière bataille, il écrivait des poèmes… C’était à l’époque de De Guiringaud, comme ambassadeur.

– Non plus tard ! De Guiringaud qu’on appelait Dracula car il avait la peau de ses fesses sur les joues… »

Ils rient à nouveau en évoquant des personnages haut en couleurs qui ont émaillé leurs parcours. Ils prennent plaisir à opérer ces recoupements tout en ne voulant pas se livrer. Lui, tout du moins, dissimule, du coup, je l’imite. C’est comme un jeu où ils lancent des noms de pays. Bakou, Budapest, Pingyao…

J’ai besoin de me déplacer. Au lieu de se lever, il s’enfonce dans son siège et pose ses mains sur mes hanches. Ce qu’il répète au retour, où je me mets alors de face. Son regard me transperce. Troublée, je sors mon ordinateur pour revoir mon intervention en espagnol après avoir consulté l’écran du siège pour bien suivre la trajectoire de l’avion. Lui se plonge sur un écran dernier cri. Le steward passe fermer le volet du hublot.

« Pour ne pas déranger les passagers qui veulent dormir… »

Être enfermée m’irrite. Je rentrouvre le volet. Je pense déjà avec regret qu’on viendra me chercher à l’aéroport ; lui aussi sûrement, de toute façon. Qu’ils ne se reverront pas. Dommage, ce type lui plait et lui fait de l’effet, cela ne m’arrive pas tous les jours ! Je me demande si je suis trop exigeante. Ces dernières années, j’ai rarement été attirée par un homme, et quand je l’étais, je déchantais vite. Les hommes étaient décevants. Ils promettaient tout alors qu’ils étaient mariés. S’ils étaient célibataires, ils cherchaient à arrimer une femme dans leur quotidien fade alors que leur femme les avait quitté sans qu’ils ne comprennent pourquoi… Ils voulaient seulement ne plus être seul.

Après quelques heures, je tente de regarder un film sans parvenir à faire fonctionner mon écran. Il me vient en aide, tout en me frôlant. Pas grand chose, surtout de grandes productions, au lieu de films brésiliens ou espagnols.

« Out of Africa,j’avais bien aimé.

– Pourquoi ?

– Peut-être le personnage qui dit : ma solitude, vous me l’avez gâchée. »

Oui, elle s’en souvient, elle aussi elle avait aimé la rencontre de deux êtres solitaires.

« Et vous l’avez perdue ? 

– Quoi ? 

– Votre solitude… »

Il rit.

« C’est un vrai problème, ajoute-t-elle, je crois que c’est une force de pouvoir vivre seul, d’aimer être seul.

– Oui, cela démultiplie le rapport au monde, cela donne de l’intensité à la vie au lieu d’être capté par un seul être auquel il faut s’accorder en permanence… »

Je suis surprise de l’entendre mettre en mots ce que je ressens, ce dilemme entre vivre seule et donner une place à un compagnon.

« Oui mais comment faire comprendre à l’autre que ce n’est pas contre lui, de ne pas le blesser quand au bout de 24 heures, j’ai besoin d’être seule. Avec les amis cela se fait mieux… »

Ils continuent d’évoquer les défis de la vie de couple, comme s’ils étaient de vieux amis :

« Vous avez été mariée ? 

– Oui une fois, et cela n’a pas marché, alors je ne crois plus du tout au mariage, et vous ? 

– Je suis resté marié parce que nous avons des enfants, en fait nous sommes un couple séparé avec de sacrés conflits en permanence. Chacun en veut à l’autre de ne pas avoir réussi l’idéal. »

Le ton direct de ses confidences m’amuse, elles me rappellent la fois où – après avoir bu un peu il est vrai – Robert Mandrou, le grand historien, s’était laissé aller à ce commentaire :

« En fait, quand la femme ne travaille pas, le mariage est une modalité de prostitution ».

Tous deux se racontent l’éphémère des rencontres et l’espérance si vite trompée. Le voyage passe en un éclair. Alors que le commandant annonce l’atterrissage à Rio, il se penche à nouveau sur moi, comme pour regarder le soleil qui se couche. Il passe cette fois-ci un bras par dessus mes épaules et l’entoure. Il m’embrasse légèrement sur la joue. Rieuse, je tourne la tête pour un vrai baiser.
« J’ai une correspondance pour Manaus dans deux heures et vous ? J’avais raté le vol de San Paulo

– Je reste à Rio.

– Je sais… »

Il a vu ma fiche pour l’immigration.

Ils débarquent. Il se penche vers moi, m’embrasse et disparaît.

**

Les huit jours hyperactifs de travail s’envolent. Je suis dopée par la qualité des échanges dans cette formation, les participants ont un double bagage anglo-saxon et européen. Je parviens tous les jours à m’octroyer du temps pour plonger et me ressourcer dans l’Océan. Je compte, à regret, les heures qui me restent à Rio.

Foot 24h sur 24

Ce matin là, je me lève très tôt pour gagner la mer, traversant les stades de foot qui s’intercalent entre l’ hôtel et la plage. Les footballeurs ont joué toute la nuit, à cette heure ce sont ceux qui n’ont pas de chaussures, juste un short et le torse nu. J’aperçois sur la plage des femmes en robes blanches, longues, avec quelques hommes et des enfants. À intervalles, je découvre de petits autels dans le sable où du maïs, des mangues, des billets, des cigarettes sont disposés avec des bâtons d’encens. De l’alcool aussi. Je m’accroupis, immobile, à distance et échange des regards avec les femmes. J’observe la mer qui luit, les femmes qui prient, la lumière qui arrive sur le Pain de Sucre. L’espérance de cette matinée. Au bout d’un moment, l’une d’entre elles me fait signe d’approcher et m’ explique que c’est une offrande pour la déesse mer. Elle donne son assentiment à la vue de l’appareil photo.

Je rentre à mon hôtel, enchantée de ma sortie. Là, j’apprends qu’un homme m’attend. Le gars de l’ambassade ! J’avais pourtant dit que je voulait passer la matinée seule ! Mais ils avaient peur pour moi et ne me lâchaient pas les baskets : les chargés de mission de passage se faisaient agresser. Je me dirige vers le bar… le passager de l’avion !

« Je ne vous imaginais pas si matinale, dit-il.

– Comment saviez-vous que j’étais ici ? »

Je me laisse aller comme il m’attire dans ses bras et me serre.

« J’ai cherché dans toute la ville, alors, vous m’invitez ? »

Ils prennent l’ascenseur et entrent dans la chambre. J’ai toujours les rideaux ouverts pour profiter de la vue nuit et jour. Il les ferme. Il n’a ni bagage ni sac. Il commence à se dévêtir… Oui c’est une cérémonie de candomblé que j’ ai vu tout à l’heure sur la plage. Je m’aperçois alors que je suis encore pleine de sable et me relève pour aller vers la salle de bain tandis qu’il s’allonge :

« Je t’attends ».

Ses vêtements ont glissé à terre. Je les relève. Je tâte un objet très lourd… Un revolver. Mon cœur se met à battre. Je deviens écarlate. Je pense à toute vitesse. Difficile de le mettre dehors à moins que… Lui faire subir un interrogatoire ? Délicat vue l’avancée du scénario. Feindre un appel téléphonique ? Déjà, ma main fouille le portefeuille où je lis sur une carte professionnelle : Interpol.

« Qu’est-ce que tu fabriques ? Tu viens ? »

***

Impossible de modifier leurs billets pour effectuer le retour ensemble sur Air France. Ils enragent. Les deux vols sont surbookés. Je prends celui de 17 heures, lui, celui de 19h. Ils se retrouveront le lendemain à Paris, chez lui. Il m’a donné mon adresse, je n’en reviens pas.

À peine arrivée chez moi, je suis assaillie de coups de téléphone. Font suer, je voudrais récupérer et me repasser ces moments de bonheur. Je finis par décrocher. Au bout du fil, mon frère, mort d’inquiétude : un avion du vol Air France Rio-Paris le AF 447 a disparu hier soir en vol.

Aucun survivant. (juin 2009)

Attente d’un équipage AF à Rio

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  1. Auteur de Pédagogie des opprimés,fondateur de la pédagogie pour adultes ↩︎