Goa, la dame au sari vert, 2014

Centre mère Térésa à Panjin GOA 21 decembre

plage à Goa

Avec tous les bouddhistes et les hindouistes ici, pourquoi c’est les chrétiens qui assurent l’éducation et défendent les malheureux ici ? »

V.D. amie brahmane ébahie de l’engouement des Occidentaux pour les religions d’Asie.

Tout à fait par hasard, nous passons devant le porche d’une grande bâtisse peinte en jaune. Une affiche et une photo de Mère Teresa. Une religieuse âgée, la Supérieure, en train de monter la crèche nous remarque et nous incite à entrer. La courtoisie nous empêche de nous défiler :« Entrez voir les bébés ».

L’injonction en anglais ne nous laisse pas d’échappée.  Après avoir traversé un jardin de plantes vertes vivaces, nous entrons dans une vaste pièce, un dortoir de petits lits et berceaux.  Elle nous a informé : le Centre recueille des bébés abandonnés qui sont adoptés localement. Ils sont neuf, déposés dans de grands  berceaux métalliques larges, à barreaux, où les nourrissons paraissent encore plus petits. Un bébé de trois mois est à part. Tous ont des mobiles de couleurs à leur chevet et des jouets. La Supérieure parle affectueusement à chacun, les fait rire, les prend dans ses bras. Il y a trois autres femmes, jeunes en sari, animées et souriantes. Des aides maternelles. Un bébé est aveugle, deux fentes vides sur son visage. Une petite fille de trois ans en robe à volants, au teint jaune regarde avec angoisse «  sa colonne vertébrale est atteinte ». Un petit garçon au corps tordu joue avec une balle bleue.  Deux couples avec deux jeunes enfants font cercle, une des femmes parle à un bébé qu’elle tient dans ses bras : ils sont en procédure d’adoption et rendent visite à leur nourrisson. Trois autres petits sont dans ce cas. Un beau petit bébé aux grands yeux noirs nous regarde.

MJ lui parle. N’ose le prendre dans les bras. Aurait-elle le droit de le reposer dans son berceau après ? MJ joue avec le pied d’un autre bébé qui sourit aussitôt. Une belle femme en sari, très digne, s’approche de nous et de la Supérieure.  Elle se présente, elle travaille au Tribunal. Elle vient passer un moment avec sa fille avec les bébés.

Une petite de trois ans qui marche, vient vers la Supérieure

« son père l’a violée deux fois, elle n’avait pas deux ans. Elle est en cours d’adoption. ».

 Nous sortirions volontiers mais la Supérieure ne l‘entend pas ainsi :

Une visite douloureuse

  « Come to visit my old women. Toutes abandonnées par leur famille ou veuves rejetées par la famille du mari ». Elle nous entraine dans le bâtiment symétrique à la crèche.

« le gouvernement ne fait rien pour les anciennes, nous en avons 58 ».

Assise sur une balançoire, une femme âgée pousse des cris. La Supérieure se plaint ; «  sometimes it is during all the night »

Des vieilles dames sont sagement assisses sur un banc qui fait la longueur du bâtiment. Attendre que le temps passe. Oisives. Des visages se tournent vers nous. Tourmentés, inquiétants, soupçonneux, interrogateurs,  amusés, rieurs, absents. Une femme très âgée a un visage serein et un  beau chignon blanc, elle nous sourit. Des mains se tendent. Une d’entre elle ne veut pas lâcher la main de Jean Luc qui devient pâle, elle ne peut la desserrer « c’est sa maladie ». La Supérieure nous présente une dame portugaise qui se met à chanter en portugais à notre approche. Nous sommes troublés.

La femme du Tribunal, très réservée jusqu’alors, nous demande

«  vous êtes venu pour adopter un enfant ?» «  non, juste donner quelque chose » « je me présente je suis Amalia et vous? ». Elle nous prie de l’attendre. Nous quittons avec elle et sa fille cet endroit éprouvant. Avec grâce et sérieux, Amalia nous donne son numéro de téléphone. Elle nous invite chez elle à Margao. Lorsque nous reviendrons à Goa dans deux semaines car nous prenons ce soir un bus pour Hampi. Nous nous sourions, forts de ce désir mutuel de nous revoir. 

Lui téléphonons le soir, elle nous rappelle. Elle nous attend.


Deux semaines plus tard,Samedi nous avons retrouvé Amalia Rodrigues. A Margao grande ville de Goa où elle nous a fixé rendez-vous. Nous avons passé la nuit dans un bouge exécrable qui n’avait d’hôtel que le nom. L’allure, la beauté d’Amalia nous avait frappés, sa dignité aussi. Elle travaille au Palais de justice. Elle est veuve depuis 2007. Une religieuse nous avait parlé d’elle comme d’une magistrate. Nous avions hâte de la revoir avec sa fille qui l’accompagnait. Onze ans, déjà grande, montée en graine, très noire de peau. Cette dame  dans un mauvais anglais, nous avait bien invité à venir la voir à Margao. Nous avions promis de le faire à notre retour de Hampi et nous voila. .


Malgré les difficultés de langage au téléphone, nous l’avons rencontrée près des jardins devant la Banque à 18h30 à Margao, ville de Goa pauvre et bruyante. JL avait choisi un gâteau de Goa, un collier pour la petite et MJ un foulard Hermès qu’elle avait dans sa valise au cas où…A cette heure, ils seraient attendus pour diner. Nous l’avons retrouvée réservée, altière dans son sari vert. Elle nous a entrainés à pied dans une rue, puis une autre plus déserte « my house is overthere » …Nous sommes arrivés près de rails de chemin de fer dans un endroit désert et avons du attendre le passage de deux trains interminables bruyants pour traverser. L’endroit était mal éclairé à moitié en friches avec des bidonvilles. Un temple en argile rouge, récent encore, hindouiste presque sur pilotis surgit lumineux. Elle expliquait qu’elle vivait chez son père. Après la mort de son mari, de crise cardiaque, les parents  de celui-ci ne voulaient plus qu’elle vive chez eux. Revenue chez son père veuf, ses frères ne voulaient pas d’elle non plus. Son père l’avait imposée. Nous sommes arrivés non loin d’une rangée de petits maisons très précaires. Du bois entassé devant, des détritus aussi.  Elle a montré une porte ouverte et indiqué que c’était sa maison mais que pour l’instant son frère y recevait des clients. Il fallait attendre pour prendre des chaises. La petite a surgi.  Pas très propre sur elle.  Elle est allée chercher un siège. Au bout d’un moment, les  clients sont partis. Nous sommes entrés et avons salué le frère qui fait de la typographie ou plutot de l’édition  avec ordinateur. Hostile, Il est parti. Amalia a voulu que nous   visitions les trois chambres :la sienne et celle de sa fille, celle d’un de ses frères, celle de son père…des pièces ressemblant à des débarras avec une couche et un tas de sacs en plastic, des objets entassés,  des murs sales, une atmosphère fermée aux odeurs nauséabondes… ! la salle de bain et la cuisine étaient sales. La maison était rudimentaire mais aurait pu être propre, arrangée, coquette et gaie.

 Revenus au bureau du frère, elle nous a proposé du thé. Dans des verres crasseux. Grumeaux de lait condensé trop sucré.  Elle a posé à nouveau des questions et repris sa plainte. Un mélange de naïveté et de  lourdeur. Son beau visage n’ exprimait que de la tristesse. Son frère voulait la chasser.  Son père avait 85 ans, à son décès où irait-elle ? De plus, sa fille était un enfant adopté et son frère la tourmentait sur ce point. Elle craignait pour sa vie. Combien coutait le voyage pour le Portugal, Pouvait-elle y avoir un visa pour y travailler ?  Quand reviendraient- ils ici ? Indirectement mais de plus en plus clairement elle nous demandait de les emmener avec nous, elle et sa fille. Maintenant. Très mal à l’aise, nous réagissons. Elle devait s’adresser à des associations. Elle devait se battre. Elle ne savait pas comment s’y prendre gémit-elle en s »accrochant à mon bras. Nous devions l’aider.  Elle voulait notre adresse au bord de la mer et se rendre avec nous à l’hôtel à Benorim à 5 km. C’était impossible car nous avions réservé dans une guest house. Par contre, déconcertés nous lui dimes de nous rejoindre le lendemain. Ils iraient à la plage c’était à 5 km. La petite s’est réjouie. Rendez-vous demain à 11 H au bus stand. Nous nous sommes esquivés,le cœur lourd. Et nous qui nous attendions à une invitation à diner dans une famille hindoue chrétienne !!! Nous avions tout faux.

Goa

Le lendemain, JL a pensé qu’elle ne viendrait pas.  moi qu’elle viendrait. J’ai trié des médicaments pour les lui donner. Je me suis rendue à 11 H au Bus stand,  6 bus arrêtent  il est 11H40.. Personne.

Le lendemain soir la dame appela. Elle n’est pas venue parce qu’elle se sentait pas bien. Elle veut les voir de toute urgence. Ce n’est plus possible. Elle a envoyé par texto un courriel d’une cousine. Bien nous correspondrons ainsi.

Nous fumes soulagés de repartir pour le Kérala ne sachant pas que sur place nous apprendrions l’horreur de l’attaque sur Charlie Hebdo

maitre-nageurs de Goa

Plus nous avançons  dans la découverte d’un pays, plus il est difficile d’affirmer ou de juger. La complexité de la vie en Indes ne cesse de se dévoiler.

Il est difficile pour les Indiens d’accepter que les étrangers évoquent toujours le phénomène des castes. D’autres lignes de partage sont en train de bouleverser l’ordre traditionnel. Certes. Il est juste aujourd’hui de noter que le pouvoir de l’argent est un paramètre de premier rang. Des brahmanes ne sont pas riches, les industriels et commerçants  ont pu faire fortune. Il y a eu un président hors-caste. Beaucoup de hors castes deviennent chrétiens, Amalia et les siens sont hors-castes.

L’appartenance religieuse est un marqueur fort. Géographiquement ce que nous voyons ce sont des églises, des temples hindouistes et des mosquées colorées.  Des quartiers donc. Des écoles religieuses. Des différences de costumes selon la religion, moins de saris  chez les catholiques, des burkas et  tenues intégristes chez les musulmans…l’identité religieuse est suraffichée aux portes des maisons, dans les magasins, dans les bus avec ostentation. Explosif ?


L’origine rurale ou urbaine se voit aussi. Les gens de Bombay ou de Delhi par ex. sont à la mode un peu américains jeans, casquettes, femmes en tunique et legging, hommes en short…leurs enfants sont souvent tout ronds car ils mangent sans arrêt. Ils nous abordent avec aisance. Sont ouverts, chaleureux. Les gens de la campagne nous dévisagent. Sont étonnés de nous voir.


Aure ligne de fragmentation la langue. Hier comme nous prenions le bus avec un changement pour l’aéroport, un jeune indien donnait des recommandations à un autre, puis nous a dit que nous allions voyager ensemble  et qu’il nous le nous le confiait. Il a ajouté qu’il ne parlait pas tamoul, seulement telegu et qu’ici les gens ne parlaient pas non plus anglais. Peu d’indiens parlent anglais. Ceux qui parlent anglais sont les nouveaux notables.

Pour revenir sur la question des hors castes…Doit-on et c’est la question posée au Japon avec les Burakumins  analyser les phénomène des hors –castes en dehors du phénomène de classe ?. Pour les marxistes non. Pour les autres, oui. Ensuite se posent les problèmes de quotas qui favorisant des personnes non compétentes nuisant finalement au groupe concerné car cela donne de celui-ci une image négative. Le traitement de la question est différent en ville et dans les campagnes où l’appartenance était inscrite dans la disposition des habitations dans les petites villes. Dans Mémoires de Paria de Terre Humaine on voit aussi le phénomène générationnel, les jeunes nés en 60 ne veulent plus accepter un « ordre «  qui était en quelque sorte assimilé par les parents dominés.

Dans Mistry A fine balance est décrite  la violence du châtiment pour les exclus qui cherchent à s’affranchir et quitter leur groupe pour devenir couturier.

Comme au Japon les hors-castes occupent des métiers précis. Ceux qui touchent à la mort : des hommes, des animaux ( boucherie, cuir, chaussures, tambours, gants…), à la saleté ( blanchisseurs, éboueurs).

En tous les cas dans un journal indien nous voyons que des annonces matrimoniales sont classés par castes et font mention des castes.

Peut-on trouver dans l’attribution des ordures aux hors castes une raison pour expliquer que personne ne prend le problème des ordures au sérieux. Que des égouts, des détritus, les bouses de vache continuent à salir les rues ou les ruelles ? Quid du fait de se laver dans de l’eau sale  dans les gahtts ?

Comment articuler cela avec des notions de pureté qui sont dans l’hindouisme : séparation de la préparation de la cuisine et des plats que la salive a touché, de la vaisselle?