Osaka, La dame au kimono, 1976

Princesse Onohime (乙姫, « Joyau lumineux » conte) nom du dispositif sonore des toilettes récentes

Japon, 1972

*

Le soleil est couché depuis des heures. Tous les quatre nous sommes las, à bout. Syndiquée j’ai été sollicitée pour des négociations avec des professeurs japonais et français du Centre de Langues d’Osaka par deux militants chevronnés. Ils ont arraché à l’Ambassade de France l’autorisation de jouer les médiateurs dans une situation hyperdélicate.

Georges et Christian sont venus avec un interprète, Yves Ono. Un type brillant qui a la chance d’appartenir à deux pays par ses parents. Christian a fait appel à moi, car je séjourne à proximité, et il a l’expérience de sa rigueur et de sa capacité à négocier. Pour eux, il s’agit d’éviter à tout prix le pire, la fermeture de l’établissement qui compte quarante-trois enseignants. La journée a été rude et a entamé nos convictions. On est sur la corde raide. Les collègues pour qui ils se sont tant décarcassés se sont retournés contre mes copains et moi. Procéduriers en diable, ils changent sans arrêt de revendications. Ces grévistes nous voient en « suppôt du pouvoir », en traîtres. Peu leur soucie en fait que l’école de langues croule ou non. Intraitables, ils déclarent lutter contre l’« impérialisme polymorphe ». je regrette d’être venue et me demande dans quelle galère je me suis fourrée encore.

Kyoto au printemps

Amers, mes trois compères et moi nous tirons en douce de peur d’être pris en otage dans cette souricière, au cœur de la trépidante et besogneuse Osaka. Empilés dans un taxi, passablement écœurés, nous sommes obsédés :

« Comment il a dit Kervalec que nous insultions l’Internationale des exploités ?

– Le plus grave, c’est qu’ils n’ont aucun sens de l’humour

– Et en plus ils boivent de l’eau, vous avez vu ?

– Des stalinistes, c’est le Parti Communiste Maoiste qui est derrière eux

– Non, des trotskystes, certains relèvent de Sekigun, l’armée rouge.

Face à Georges et Christian, plutôt libertaires, et à Yves et Lucie, très ouverts, les « camarades » se sont révélés dogmatiques, fermés et intolérants. Obtus.

« Moi, j’ai vu le coup qu’ils allaient nous séquestrer. Il était deux heures du matin, c’était pas normal. Où on va ?

– Attends, s’amuse Georges, il faut faire une pause pour consulter les camarades. »

On se met à rire :

« Ils nous ont fait le coup cinq fois ! au début j’allais éclater et prendre mes cliques et mes claques. Ce qui m’a retenu c’est d’imaginer la tête du Conseiller Culturel à notre retour à Tokyo et son ton jubilatoire : « Alors Monsieur Mésange, convaincu ? On se croyait plus fort que tout le monde ? »…  

– De toute façon, t’y couperas pas ! Tu crois qu’il aurait payé la rançon pour nous ?

– Tu parles, il aurait nié nous avoir délégué

– Où on va ?

– Tu vas voir, un endroit bien connu des intellectuels ici », dit Yves Ono.

**

Des chiffonniers tirent des charrettes de cartons. Des hors-castes. Le taxi franchit des ponts sur des canaux luisants étriqués, des avenues immenses au creux de gratte-ciels. Le rythme des activités de ce port gigantesque baisse à peine la nuit. Puis la voiture déambule dans un labyrinthe de ruelles où, côte à côte, des bars brandissent leurs enseignes en néon multicolore et leurs lanternes rouges.

Il est trois heures du matin lorsqu’on pénètre Chez Makiko, où on nous fête. Des femmes gracieuses, en kimono, se précipitent vers mes 3 cavaliers. La Mama, Makiko je-même, plus âgée, distinguée, s’assoit à côté de Christian et lui fait la cour. Je suis la seule femme à part bien sur les hotesses. A nouveau, je suis partagée entre le sentiment de m’être fourvoyée dans cette aventure où Christian, attaché culturel que je connais depuis peu, est en train de m’entraîner, moi et mon insatiable curiosité : pourquoi les Occidentaux sont-ils si fascinés par les bars japonais ? je reconnaîs que cette atmosphère m’intrigue, m’excite même.

Sur une piste des couples dansent, tandis qu’au bar ou sur des petits tables, des hommes boivent. Beaucoup, écarlates, rient et parlent fort. Gin et whisky se succèdent. Je préfère le sake chaud. Mon aisance en japonais fait l’admiration des hôtesses.

Celles -ci entreprennent de distraire mes compagnons. Je suis génée. Une des femmes, très jeune, m’invite à danser, tous les regards se fixent alors sur nous deux. L’hôtesse m’enlace intimement et lui murmure :

« Vous avez des cheveux très fins.

– Les vôtres aussi sont très beaux. Vous êtes d’ici ?

– Non, je viens de l’Hokaido. Quels beaux seins vous avez les Occidentales, je vous envie, dit -elle en me caressant. »

J’arrête net de danser et reviens à la table confuse. L’hôtesse me suit, insistante. Georges lui lance alors amusé :

«  Tu es en compagnie de trois hommes exceptionnels, c’est le moment que tu choisis pour nous dévoiler tes préférences ? »

Parure de mariée

Je rougis Font suer ces mecs avec leurs blagues lourdingues. Puis je décide de m’en fiche et d’observer. Georges continue :

« J’aime ce climat lesbien entre les filles ici.

– Chacun ses fantasmes, j’aime mieux qu’elles s’intéressent à moi, rétorque Christian »

Une autre femme très maquillée, provocante, s’assoit entre les deux hommes. Elle arbore une robe courte moulante cassis et me fixe regarde  :

« Quelle belle poitrine dit-elle, cherchant l’approbation . Moi c’est plat, les Japonaises nous n’avons rien là. »

Elle cherche la main de Christian pour qu’il compare. Il s’écarte et l’invite à les laisser seuls.

Egayée par le sake je me détends et observe. Je sais que si j’ avais été Japonaise, je n’aurais jamais pu entrer ici. Les Japonais viennent le soir après leur travail étancher leur soif d’alcool et épancher leur cœur. Ils parlent aux hôtesses, se confient. Les filles dans les bars viennent de provinces éloignées. En principe elles ne se prostituent pas tout au moins seulement avec des proies de leur choix. Elles font boire ces messieurs en leur caressant les genoux. Elles doivent toutefois avoir plusieurs « amis » particuliers, assurant à la Mama, une clientèle régulière. Elles reçoivent alors des primes. Leur rêve est le client assez riche pour les installer à leur compte et devenir Mama-San à leur tour. L’existence d’une deuxième épouse « d’amour », marginale, issue d’une maison de thé opposée à l’épouse officielle qui entre dans la famille et le koseki1 disparaît au profit des « hostessu ». Depuis 19452, les hommes sortent « s’amuser » dans ce type de bars, tandis que les épouses attendent au foyer.

OBI

Makiko vient à eux. La Mama délicatement maquillée est gracieuse, son chignon haut sur le décolleté ovale de sa nuque et son kimono de soie aux couleurs sables et vert lui confèrent la beauté d’une gravure. Elle s’assoit près de moi et nous échangeons en riant nos boucles d’oreilles. Makiko me dépose des amuse-gueule dans la bouche.

« Tu as la touche !

– Pour une fois qu’elles ont une femme comme cliente, elles la soignent, dit Georges, aucun mérite.

– Ce serait une Japonaise, elles l’auraient battue froid…

– Et comment ! », dit Ono.

Les hommes partent danser et Makiko m’ interroge avec les sempiternelles questions, Paris, les sorties, lequel des trois est mon homme. Elle doute quand je lui réponds en en japonais « aucun ». Alors, rieuse, elle me conseille Christian :

« Il a l’air généreux.

– Et vous, votre amoureux comment il est ? 

– Pas facile. »

Elle devient grave. 

« Il aime trop les femmes, c’est pas bien. »

Nous continuons à parler et Makiko trinque avec moi dans de petites coupes de sake.

***

kimono de mariage, Nara, 2018

Echauffés, les hommes se rassoient. Ils sont en plein délire. Ils cherchent à oublier la claque qu’ils viennent de prendre. Ils fantasment sur un projet d’Institut de langues dont Makiko serait membre de droit.

« Pas de direction, pas de base, pas de staliniste, une communauté. Toi l’artiste tu te chargeras de la création collective : les cours dans les bars par exemple.

– Dis, le trésorier ! Tu as des fonds ? Car on va s’en tirer avec une sacrée ardoise, demande Christian. »

Il passe son bras autour de mon cou et me caresse les cheveux. Je m’appuie doucement contre lui.

« C’est lui, dit Makiko.

– Lui quoi ? dit Christian coquin.

– Ça dépend des soirs, insinue Georges, blagueur.

– Ton homme est doux et intelligent, dit Makiko avant de nous quitter. »

Un peu plus tard, sa copine du début de soirée revient me chercher et m’entraîne dans une pièce privée.

« La Mama veut te donner un cadeau, dit-je avec gaieté.

– À moi ? dis- je interloquée et amusée.

– Si, si elle t’aime beaucoup et tu as l’âge de sa fille

– Sa fille ? Que fait-elle ?

– Elle est infirmière à Kyoto, Naomi san »

Makiko avec un grand sourire lui montre un kimono dans les tons prune en shibori3 avec des motifs de toupies.

« Non, je ne peux accepter, espérant que mes mots soient justes.

– Au moins, mets-le. N’aie pas honte. Ce n’est pas un kimono d’hôtesse, tu sais. Il est sobre et respectable. »

Je ne veut pas vexer cette femme. Elles m’aident à me changer et la Mama m’attache un obi4 très simple, elle serre vigoureusement, m’écrasant la poitrine.

« Il lui faut des geta5, attendez, dit la jeune. »

Elle me passe aux pieds des socques blanches au pouce marqué, puis des geta. Sans que je puisse réagir, elle me remonte les cheveux en chignon. Eberluée je m vois dans le miroir. La Mama me regarde avec plaisir, puis me donne sa carte de visite et me demande la sienne. Un jour, avec sa fille elle ira en France… Métamorphosée, je me sens enfermée dans ce costume qui entrave les pas et la respiration. Est-ce là la féminité japonaise pour laquelle tous les Français craquent ? La jeune a empaqueté mes affaires dans un sac en plastique et toutes deux me poussent dans le bar. Les hommes se mettent à applaudir. Jeme sens ridicule, incapable de me défendre.

« Cela te va vraiment bien dit Christian.

– C’est forcé, tu es petite, rétorque Georges. »

Yves la regarde, complice. Il devine son embarras, la prend par le bras et lui dit en japonais :

« Chigataganai6, alors profites-en ».

Il a raison après tout. je ressens tout à coup de la gratitude pour cette Mama-san. Et moi si peu joueuse me laisse aller.

****

Je veux retourner me changer. Pas question.

Kimono de famille noir et blason

« Gardez-le, il vous va si bien ! dit la Mama radieuse, quémandant l’approbation des autres clients tandis que mes affaires lui sont remises dans un furochiki par la jeune femme.

– Je ne peux accepter.

– Tu ne peux refuser. »

Les trois hommes sont unanimes.

Mariage de la sœur d’un ami 1972

J our de l’an:essai à Tokyo (manches longues de jeune fille)

mariage de Naomi (mon étudiante)

Buraku à Osaka (répétitions)

les mariés
Mariage de mon étudiante de l’université de Waseda, 1976

1 Registre d’état civil, donnant aux femmes l’identité de la famille du mari, contesté par les féministes.

2 Fin de la Seconde Guerre Mondiale, début de l’occupation américaine et de la multiplication des bars remplaçant les maisons de geishas plus élitistes

3 Technique de teinture du tissu au préalablement cousu pour faire de minuscules cloques.

4 Large ruban de ceinture des kimonos (vêtements sans boutons)

5 Chaussures en bois au son caractéristique

6 « On n’y peut rien »

la gaijin en kimono!
Kyoto, les salary men en uniforme, pas une femme