Hi no tori,  l’oiseau de feu, le phénix 

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Je reçois des mains de la gardienne un colis que j’identifie à l’instant, enchantée. Il provient du Japon, du Professeur Fujimori que j’ai  toujours appelé Sensei, « celui qui a la vie avant », « Professeur ». Je reconnais l’écriture appliquée, la ribambelle multicolore de timbres choisis avec soin.

            Je déballe à toute hate le paquet dans l’ascenseur. Dans un  coffret en bambou se trouvent deux cadeaux très joliment emballés dans des couches de papier, l’un à motifs de fleurs du printemps iris, cerisier, pivoine… l’autre en papier de riz uni. L’un des paquets contient une petite boîte rectangulaire en laque rouge, incrustée d’oiseaux en nacre, un fermoir en cercle de métal, accrochée par une fine barrette ; l’autre une petite boîte plus longue en laque noire, à trois motifs ronds, couleur des feuilles de momiji (érable)et de fleurs d’automne. Je découvre une lettre sans enveloppe en mélange de hiragana et d’anglais approximatif. 

            Sensei m’offre comme « cadeau d’adieu » ces petites boîtes ramenées de son voyage en Corée du Sud. Il se sent de plus en plus fragile, ses yeux voient de moins en moins, bientôt il ne pourra plus voyager. Ni écrire. Il a pris la décision de quitter Kyoto pour s’installer dans l’archipel d’Okinawa où son ami sculpteur lui a trouvé un  logement. Il continue à lire des textes sur le bouddhisme zen Soto1. Il ne trouve pas d’apaisement à la perte de sa très très chère épouse.

Le deuil: une seule aiguille

            Je revois son regard attentif, généreux, chaussé de verres épais, sa gaieté à toute épreuve, presque adolescente. Jetant mes affaires et mes chaussures par terre, je lis et relis ses maigres lignes, intriguée. Pourquoi ? Pourquoi à Okinawa ? N’a-t-il pas passé toute sa vie à Kyoto entre Ritsumeikan son université, réputée pour ses militants dans les années 1970, où il enseignait l’histoire, et le Centre de libération des Burakumin2[2], où il avait fondé le Cercle de Recherches Historiques  sur les Hors-Castes? C’est à Kyoto que vivent ses nombreux amis, tous ses anciens étudiants qui le respectent et l’aiment. Comment ce vieil historien  marxiste  se plonge dans le zen ?

            Les coffrets étincellent. Ainsi, moi – à qui aucun homme n’a jamais offert de bague – reçoit de mon vieux maître un cadeau sensuel et féminin. Après tout, il a raison. À Okinawa, le climat est subtropical, et puis la mer, quoi de mieux à son âge, il a quoi ?, treize ans de plus que moi ? Je  l’ai toujours vu comme un vieux monsieur pas très beau, un peu empoté, des verres à foyer à la Sartre et un pied bot qui le faisait boiter. Un blouson gris et une casquette à la Mao.

La mort de sa femme l’avait cisaillé. Je  l’avais connue. Grande et fine, le teint blanc, son épouse avait dû être très belle. Elle écrivait de la poésie. Ils avaient été reçus alors à dîner chez eux, elle et son « fiancé » – dans un appartement modeste, au 14 ème étage dans une cité concentrationnaire. J’avais été sensible à la qualité de la relation de ce couple vieillissant. Comme souvent les couples qui n’ont pas d’enfants, ils étaient fusionnels. Le soir, ils leur avaient montré des photos. Leurs familles se connaissaient : leurs pères avaient fait de la prison en tant que communistes avant 1945.  Ils avaient aussi connu les bombardements, la faim, et eu une adolescence sévère et sans cap. Sensei ironisait en évoquant le présent,  les Japonais avaient eu trois dieux : l’empereur, Mac Arthur et désormais, le saint progrès technique.

            Une vague de tendresse mêlée de tristesse s’empare de moi. Dire qu’ici, je n’ai personne pour évoquer ce grand ami, ni les années de lutte à Kyoto. J’aimais   cette phrase de Maurice Blanchot : « Qui veut se souvenir doit se confier à l’oubli, à ce risque qu’est l’oubli absolu et à ce beau hasard que devient alors le souvenir. » Mais le hasard est-il le même lorsqu’on est le seul témoin  restant ?

            C’est toujours avec émotion que je reçois les lettres, photos et colis de Sensei. La première fois, magique, c’était le livre dont nous étions co-auteurs en japonais sur les hors-castes ! Incroyable, respectant son engagement, il avait réussi à faire publier leur essai dans une collection d’anthropologie. Se fiant à ses travaux, j’y établissais que le phénomène de rejet des hors-castes était politique, lié à la domination des Tokugawa qui manipulait des croyances – l’impur et le pur dans le shintoïsme – pour diviser. L’Empereur était dieu, fils du ciel, Tenno, en dessous de lui, les samouraï, les commerçants, les artisans, les paysans… Et enfin il fallait des sous hommes, les hors-castes, les Hinin, les non-humains, qui habitaient hors des remparts ou des limites de la ville. Elle avait découvert les lignes verticales, si belles, de son propre livre sans pouvoir tout lire. Drôle. La seconde fois qu’elle reçut un colis, c’était pour découvrir un livre à la mémoire de l’épouse décédée. Sur la couverture une photo en noir et blanc : une pelote de laine où s’enfonçait une seule aiguille à tricoter. À l’intérieur, ses poèmes.

            Et puis, aujourd’hui ces coffrets ? Que signifient-ils ? Pourquoi annoncer qu’il ne lui écrira plus ? J’affectionne tant ses longues lettres en Anglais et en Japonais, où il note si gentiment en écriture syllabique les hiragana, la transcription des caractères les kanji… Quelque chose me trouble dans ce cadeau insolite. Un signal d’alerte s’allume. Je ne comprends pas. Un désir fort de le revoir me saisit. Il ne peut sortir de ma vie comme cela. Et si je me rendais à Okinawa ? Le film envoûtant de Chris Marker sur la mémoire3 m’en avait déjà donné envie. J’avais rêvé de cet archipel au milieu des mers de Corée et de Chine. Okinawa faisait partie des noms qui invitent au voyage Tianaco, Qinhangdao, Tombouctou…   « Quand on aime il faut partir », écrivait Cendrars.

***

 C’était au milieu des années 1970. Un de mes étudiants , Akira, m’avait sollicitée pour l’aider à aborder le roman Bouts de bois de Dieu de Sembene Ousmane. Akira appartenait à une association militante qui recherchait des ouvrages engagés à traduire en japonais. Il m’y introduisit. S’y réunissaient des fronts de lutte divers : contre la maladie du mercure de Minamata4, contre l’implantation de l’aéroport de Narita, etsurtout contre la discrimination des hors-castes, des Coréens, des Aïnous (trop blancs) et des habitants de l’archipel d’Okinawa (trop noirs).

            Au début, je ne voyais pas pourquoi Akira s’était identifié à des Africains, victimes de racisme. Le roman de Sembene Ousmane racontait en effet une grève de cheminots sur la ligne Dakar-Niamey, l’affrontement entre l’administration coloniale,   les Noirs traités comme des sous-hommes  et le rôle des femmes. Je le fis parler. Le résultat fut contre-productif : il disparut pendant trois semaines. Une énigme ? Je fis mon enquête et finis par percer le secret : il était burakumin. À son retour, je l’abordai  avec discrétion. Akira finit par me proposer de rencontrer un poète et un historien, Fujimori Sensei, du Centre de Libération des hors-castes. 

Interprète

            Entre Sensei et moi, le courant passa aussitôt. Il dégageait de la bienveillance, son sourire semblait toujours prêt à éclore, il était dynamique et optimiste. Patient aussi et pédagogue, je me sentais intelligente et capable, près de lui. Il était très structuré et me testait, Hanna Arendt ? Balibar ? Hegel ?Angela Davis ? Dès la première visite, il trouva des documents en anglais. Il expliqua les tensions. Le Parti Communiste ne reconnaissait que des classes et non des communautés ce qui pour lui posait problème. Une affection s’établit entre nous. Trois mois plus tard, Sensei me demanda instamment d’écrire des articles sur la situation des burakumin que personne ne connaissait à l’international. J’acceptais.   Commencèrent des enquêtes qui allaient durer deux ans sur le logement, l’emploi et l’école. J’appréciais son humour, mais surtout sa solide culture marxiste qui me faisait découvrir l’exploitation locale  en particulier à travers des sous-traitants. Les petits patrons s’appelaient « parents » et les employés « enfants », la soumission était de règle.

            Électrisée,  je me remis vaillamment au japonais au lieu de stagner. Le miracle était que nous nous comprenions au-delà des mots, par empathie. Nous avions des crises de fou rire même et de forts moments d’échange. Quand l’un voulait dire quelque chose à l’autre nous ne capitulions  jamais. Dictionnaire, dessins, mimiques, coup de téléphone tout y passait. Les valeurs en cause n’avaient rien d’occidental à ses yeux.  C’était de l’humanisme.  De plus, il me faisait seconder par Sunano un doctorant échevelé, débrouillard et anticonformiste, traducteur d’Althusser, qui maîtrisait le français.

            Entre les cours donnés à l’Institut Français, ma bourse de recherches, et mon enquête sur les hors-castes, j’étais super occupée. Je continuais mon cours d’ike bana mais arrêtaisle cours de sumi-e après 6 mois à répéter bambous sur bambous.

            Tout le monde considérait avec amusement notre amitié improbable et notre bonne humeur. Un collègue de Sensei nous baptisa Hanshan et Shide, du nom d’un poète et ermite chinois, connu pour sa sagesse, et de son émule excentrique, représentés tous deux comme des amis hilares. Sensei fit bientôt partie des figures paternelles qui exerçaient sur moi une fascination intellectuelle, idéologique et sociale. Il représenta en effet un mentor inespéré qui m’aida à appréhender la quintessence du racisme : un racisme sans race. Des Japonais parlant Japonais sans aucun signe distinctif étaient radicalement discriminés. Je bénéficiais de son regard distancié sur la réalité taboue des hors-castes. Oui le bouddhisme cautionnait cette situation.   Je compris ainsi pourquoi des connaissances japonaises  me déconseillaient avec virulence, pour rentrer chez moi à pied ou en vélo, de passer par un des quartiers buraku, baptisés « dangereux »… Un jour, la police nous arrêta,  pour vol, avant de reconnaître son erreur dès que Mr Homai, député du Mouvement, nous eut  rejoint au poste de police. Nous restions  sous surveillance : les étrangers pouvaient faire du karate ou de l’ikebana, mais pas s’occuper du racisme. Plusieurs fois, je découvris avec anxiété qu’une voiture de police m’attendait à la sortie de l’université et m’escortait sur mon vélo. Sensei relativisait.

            Je mesurais la chance de travailler avec un homme de son envergure intellectuelle et humaine. Il avait le sens de la relation et me prenait des contacts pour mes enquêtes. Partout il était accueilli chaleureusement, avec beaucoup de respect. Je bénéficiais de son aura. Les gens étaient ébahis et flattés de me voir. Les questions venaient, directes, crues mêmes : y a-il du racisme en France? Des hors-castes ? Ai-je des enfants ? Pourquoi j’en ai pas ? Je préférais le Japon ou les USA (alors que j’avais été présentée comme Française, une notion qui leur disait rien du tout !) Les militants connaissaient bien la situation des Tziganes et des Juifs, leur déportation et leur discrimination. D’ailleurs, des stigmates d’exclusion tangibles leur étaient communs : les rumeurs, le soupçon de vol et de trafic d’enfants, le port d’un insigne en cuir, les gestes de quatre doigts représentant un animal : quatre pattes.

***

            J’étais de plus en plus motivée et enchaînais les rencontres et découvertes. Lors d’un entretien dans un temple bouddhiste zen, à la question, pouvez-vous reconnaître un hors caste ? Un bonze assura que oui. J’échangeais un regard ironique avec Akira, présent comme interprète, qui fit comme si de rien était :

            « Comment ? 

            – À ses yeux. »

            Sans doute, après-guerre, expliqua Akira plus tard, y avait-il davantage de glaucomes chez les hors-castes qu’ailleurs. Le bouddhisme, par sa croyance à la réincarnation justifiait la discrimination. Longtemps les hors-castes, impurs, n’eurent pas le droit d’accéder aux temples, ni aux sanctuaires shintoïstes. Ils avaient leurs propres temples ou leurs propres accès. L’engouement pour le bouddhisme en Occident m’agaçait :  cette religion ne s’était–elle pas compromise avec le pouvoir politique ici comme ailleurs ?

            J’opérais l’interview d’un Burakumin, ancien yakuza, sorti de prison, devenu éducateur dans le Mouvement de Libération. En entrant dans le bureau de Sensei, je m’aperçus que ce jeune type était aussi impressionné que moi. Un peu brut de décoffrage, mal habillé, des cheveux drus, un regard direct. Il se détendit en entendant mon épouvantable japonais. J’avais du mal à détacher mon regard de ses deux mains. À chacune d’elle, il manquait une phalange :

            « Pour avoir le droit de quitter le clan, j’ai du me laver les pieds »

            Arashi, se laver, disait le dictionnaire, pour traduire ce que le Sensei tentait de lui expliquer, en vain. Racheter la dette – le giri – de son appartenance au clan… Le jeune désigna son doigt sectionné et fit le geste de le couper avec un couteau. L’autre doigt ? Il ne voulait pas en parler. Il raconta comment, apprenti à Kobe, il avait découvert tard pourquoi on le rejetait depuis l’enfance, personne ne lui enavait parlé, il avait trouvé refuge chez les yakuzas. Sensei hocha la tête :

            « Il faudrait les préparer dès l’enfance à affronter cette société et à lutter en leur disant la vérité… » 

            Contrairement aux accusations, les hors-castes n’étaient pas tous yakuzas ou prostituées, même si l’accès à l’emploi restait redoutable. Des listes clandestines circulaient avec les noms des hors-castes, pour éviter aux grandes compagnies de les recruter. Toutefois depuis peu, ils obtenaient des postes dans l’administration : ils  avaient obtenu des quotas.

***

            Un matin, au petit jour, avec  Akira j’ai retrouvé  à Osaka trois éboueurs en tenue de cosmonaute. Ils nous accueillirent avec fierté dans la cabine d’un énorme camion de ramassage des ordures flambant neuf. Ils nous avaient aussi apporté deux tenues seyantes ! Nous nous sommes entassés avec les trois gaillards dans une cabine qui surplombait la ville immense, encore endormie sous une débauche de néons multicolores. Sur place, deux des hommes descendirent charger les bennes à l’arrière. Bientôt, toutes les ordures allaient être convoyées automatiquement au Centre de traitement. Leur travail de ramassage était condamné à disparaître, déplorait le chauffeur dont l’accent était difficile à comprendre. Ses enfants croyaient qu’il travaillait dans l’administration. Tout petit, il leur avait appris qu’ils étaient Burakumin. Et puis, le Mouvement avait créé un jardin d’enfants où on en discutait ouvertement. C’est bien. Pas comme quand il était gamin, à l’école, c’était un supplice, il ne comprenait pas pourquoi on le rejetait. Bien sûr, les gens changent de comportement s’ils apprennent qu’il est Burakumin, comme s’il tait pestiféré ! Sa mère lui racontait que quand elle faisait des courses, les commerçants ne prenaient jamais un objet ou l’argent de main à main quitte à le déposer au sol. Comme les Brahmanes pensa-t-elle où la servante qui apportait du lait pour un rituel l’avait posé parterre au lieu de le tendre.

            « Nous sommes strictement comme eux pourtant ! C’est pas comme chez vous, lorsque la couleur de peau est différente. Cela peut faire peur ! ».

Epouse poétesse burakumin

            Les avenues défilaient au rythme sonore des secousses de l’ouverture et fermeture des bennes. Les passants se faisaient plus nombreux, silhouettes pressées qui gagnaient le métro. L’aube apparut au-dessus des gratte-ciels et des canaux à l’eau souillée, glauque.

            Après la douche, ils  offrirent de nous joindre à eux pour le casse-croute : riz, miso shiru, poisson grillé, œuf cru. Leur cicérone nous présenta à d’autres employés qui s’intéressaient à leurs questions. De toute façon, ils devaient se contenter des activités qu’on leur laissait, liés à la mort ou à la saleté. Leur échouaient professionnellement, la boucherie, le tannage – cuir des tambours, des chaussures, des gants de boxe – la cordonnerie, les métiers de cireurs et de marchands de chaussure, les tâches d’équarrisseurs et de croque-morts. Également aujourd’hui, les emplois les plus précaires chez les sous-sous-traitants en industrie. Journaliers ou sans contrat5.

***

            Plus sociologue qu’historien, Sensei tenait à ce que j’observe toujours davantage, ce qui me passionnait. Nous nous rendimes ensemble dans des usines de plastique de sous-traitants à Sakai, quartiers d’Osaka, à l’air irrespirable où les yeux piquaient. A Kamagasaki, au «marché des  esclaves »  : les hommes les plus costauds étaient choisis à main levée et emmenés en camionnettes. Les autres n’avaient plus qu’à attendre, dans des foyers rudimentaires, souvent la proie d’incendies.

Curieusement beaucoup d’artistes, comédiens, chanteurs étaient hors-castes. Autrefois, ils trouvaient par leur art un ascenseur social. Ce fut le cas de ceux qui dessinaient les jardins zen, comme Zeami, de ceux qui jouaient du Nô, ou appartenaient aux troupes de théâtre ambulantes. Des documents sur lesquels travaillait Sensei l’établissaient. Aujourd’hui, ils cachaient leur origine, comme me confia un chanteur connu : si l’on savait qu’il était hors-caste, il ne passerait plus à la télévision. Il m’emmena voir un film sur un  musicien de chamisen et chanteur non voyant. Autrefois les artistes nomades étaient hors-castes comme tous ceux qui vivaient hors des remparts de la vile et n’y payaient pas d’impot.

            Quand nous finissions tard, Sensei m’invitait à dîner à Shijo, quartier noctambule, dans une gargote qui sentait bon le coquillage grillé et le shoyu. La « mama »  saluait d’une voix tonitruante. De petits plats défilaient : aubergines au miso, yayako6, méduse, plie, crevette, bouillon, fougères, tandis qu’assis autour d’un comptoir en fer a cheval, ils trinquaient avec du sake chaud ou du chochu. Il connaissait les autres clients, toujours des hommes, qui entraient en poussant la porte à coulisse et saluaient la mama d’une voie forte. Chacun racontait sa journée. J’étais frappée de l’écoute de cette femme qui accueillait, encourageait, interrogeait, commentait, créant une atmosphère enveloppante.

            Sensei aimait la région du Kansai et m’emmena visiter le  Byodo-In, temple d’Uji, celui qui figurait sur la pièce de monnaie avec le phénix, au Sud de Kyoto, dans la vallée. Ici histoire et archéologie se rejoignaient. Le phénix était un oiseau vénéré au Japon. J’apprenais le japonais dans Hi no tori, L’oiseau de feu, de Osamu Tezuka, manga sur les origines du pays. L’époque où une femme régnait sur le Japon. J’avais d’ailleurs proposé la traduction de cette BD à trois éditeurs français qui avaient fait la moue. La mise en page de droite à gauche leur semblait insurmontable pour un lecteur. Je serais millionnaire et eux aussi s’ils avaient été visionnaires et n’avaient pas laissé à d’autres, plus tard, les mangas ! Sensei connaissait le nom de chaque statue de Bouddha, des boddhisatvas, leurs symboles, je devinais plus que je ne suivais ses commentaires précis. Les fleurs de nénuphars s’épanouissaient dans des vasques, porcelaine roses sur le vert des feuilles, dans un étang émaillé aussi de hautes fleurs de lotus blanches. Il m’offrit une dégustation de thé dans une boutique centenaire. Tout un rituel. Il acheta plusieurs paquets de thés. Il m’en offrit. Puis, nous avions gagné  deux temples très anciens à l’architecture chinoise, aux portes en cercle, fascinantes. Il me rappela le rôle de la topographie, de la géomancie, des équilibres et expliqua comment la rivière, vite doublée d’un canal, favorisait les transports, le commerce, depuis Kyoto, la capitale, jusqu’à la mer et au lac Biwa. Il m’interrogea sur les poteries, je lui confiais mon regret : ne pas avoir étudié l’archéologie en plongée sous-marine. L’idée de ce métier le mit de très bonne humeur.

            Alors que j’avançais avec enthousiasme dans mes découvertes, je ressentis la brutalité de la discrimination des hors-castes, lors d’un suicide à Kyoto sur la Promenade des philosophes. Un Burakumin de 22 ans. La famille de la jeune fille qui portait son enfant était opposée à leur mariage. Sensei traduisit son message :

Brûle de colère mon enfant

sois plein de haine et de mépris pour eux tous

jusqu’à ce qu’ils viennent enfin, en rampant

tourmentés d’horribles douleurs

demander ton pardon

mais ne leur pardonne jamais même à ce moment7

***

            Madame Homai, qui m’a donné rendez-vous à midi, arrive en taxi et me fait monter. Élégante, assurée, en kimono, elle paraît différente de la femme effacée dont je me souvenais Son mari, le député de la cause hors-caste, était décédé d’un AVC encore jeune. Elle s’est épanouie.

            Le taxi nous dépose au luxueux hôtel du Mont Hiei, pour un déjeuner japonais. Le maître d’hôtel nous guide vers une pièce privée, sur tatamis, donnant sur un étang, où une mini chute d’eau se jette allègrement sur des koi, carpes orange, blanches et noire. Derrière les roseaux, une lanterne de pierre se dresse et des bambous agitent leurs feuillages.

            Madame Homai a beaucoup changé. Je découvre une femme plus présente, plus affirmée, plus droite, même, dans sa posture. Le veuvage ! Ce n’est pas la première fois que je constate la révélation d’une personnalité intéressante chez des femmes devenues veuves. Comme si elles vivaient dans l’ombre de leurs époux, des types brillants au demeurant. Madame Homai avait dû arrêter son travail d’enseignante de lycée et sa charge de militante, très lourds, suite à un cancer du sein qui avait duré deux ans. Cette épreuve avait sans doute aussi joué dans sa transformation.

            Le déjeuner est succulent. Chaque fois, la serveuse, en kimono, après avoir glissé la porte pour présenter un plat, à genoux, explique la composition et les saveurs.  Madame Homai justifie son invitation somptueuse. Elle ne fera jamais le voyage en France dont elles avaient rêvé ensemble. Elle tient à m’exprimer sa reconnaissance d’être moi venue. Elle est devenue gourmet, après avoir été privée du goût, suite à son traitement de chimiothérapie. Elles parlent en japonais avec beaucoup d’hésitations, de simplifications pour moi.
           

statue à Kyoto

Je m’enquiers de Fujimori Sensei. Il me reste dix jours avant de repartir en France. je compte lui faire une surprise en allant le voir à Okinawa…

            Mme Homai baisse son visage blanc. Elle reste immobile, silencieuse, puis lève un regard grave :

            « Je pensais que Susuki San vous avait prévenue. Pardonnez-moi de ne pas l‘avoir fait. On pense qu’il est arrivé quelque chose à Fujimori Sensei. Personne n’a plus de nouvelles ni  ses coordonnées.
            – Quoi ? Sa santé ?
            – Non.

            Elle regarde Mme Homai dans les yeux et s’affole :

            « Il n’est peut-être plus de ce monde.

            – Quoi ?

            – Il se serait suicidé

            – Suicidé, lui ?

            – Oui. Il se serait jeté d’un étage très élevé. Auparavant, il avait fait des démarches pour laisser ses biens et tout régler à Kyoto. Rétrospectivement, c’est comme s’il nous avait fait alors des adieux. Nous n’avons pas compris. Puis il a voulu revoir Okinawa qu’il aimait je crois, il y avait été heureux avec sa femme. Je suis navrée d’être porteuse de cette sombre nouvelle.

            – Il avait vécu à Okinawa ?

            – Oui, jeune avec son épouse, il y était très attachée aussi, ils y avaient enseigné tous les deux… Son profond antiaméricanisme, mais aussi son pacifisme, s’étaient forgés sous l’influence des survivants d’Okinawa. »

Effectivement, Sensei parlait des habitants d’Okinawa avec ferveur, il lui avait raconté comment des soldats japonais s’étaient fait sepuku8, sur ordre de l’Empereur, lors du débarquement des Américains. Certains avaient eu leur plaie au ventre recousue par des médecins de l’armée américaine !

            « Il a été très affecté par la corruption dans le Mouvement et les divisions entre les partisans du Parti de libération des Burakumin, du Parti communiste et du Parti socialiste. Il a coupé avec le Mouvement. Et puis, il ne savait pas vivre seul, ni se faire à manger. En ce qui concerne sa santé, sa vue se détériorait. Il n’en parlait pas, mais pour lui c’était très angoissant. En dehors de la lecture et de l’écriture, rien n’existait. Il avait perdu son allant et était ailleurs, préoccupé ces dernières années. Peut-être est-il plus heureux ? »
            Elles se regardent dubitatives, Madame Homai ajoute :

            « Je pense, comme lui, que si nous n’avons plus de prise sur les choses, ni de pouvoir d’action, et que le désir de vivre qui se contente du moment disparaît, il vaut mieux partir avec dignité. »
            Ainsi pense cette militante du parti communiste prochinois… Et moi ? Je crois en un absolu en soi qui, à la mort, se libère du contingent et du matériel pour se dissoudre sous forme d’énergie dans l’espace, comme les étoiles. Comme elle, je suis sure qu’il vaut mieux choisir sa mort que subir les avanies de la vieillesse…

            « C’était un grand homme. Il a eu un rôle de pionnier essentiel dans l’élaboration de recherches et d’une méthodologie scientifique sur l’histoire des Burakumin. Je ne sais pas si vous avez vu les douze volumes d’histoire qui ont été publiés sous sa direction au fil des ans ? Il y a consumé des heures et des heures de sa vie. Il vous aimait beaucoup. Votre amitié lui avait confirmé ses valeurs universelles. Peu importe le pays quand on touche à l’injustice et à la discrimination. »

            Une serveuse frappe. Elle dépose à chacune une soucoupe dans une coupe en poterie de Karatsu, garnis de sashimi d’ormeaux.

            « Une des spécialités d’Okinawa » dit Madame Homai, puis après un silence : 

            « Peut-être que vous voudriez y aller quand même ? »

            Elle a deviné.

            « J’ai fait rechercher et vérifier les coordonnées de son ami le sculpteur, Okuta San, que vous connaissiez. Je lui ai laissé un message sur son répondeur téléphonique pour lui dire que peut-être vous viendriez ».

****

            La voix du commandant de bord annonce la descente sur Naha, capitale de l’archipel d’Okinawa. La mer s’étend à perte de vue, bleu vert. Est-ce je rêve ? Qu’est ce que je viens  faire ici ?

Au moins, Okuta San va m’aider à comprendre ce qui reste un mystère. Il m’a donné rendez-vous à midi au parc des Momiji, à gauche de l’entrée, près de la statue de Urashi Mataro.

            C’est lui. Ils se retrouvent du regard, après tant d’années.

            Okatu San lui annonce qu’il lui a préparé une surprise, elle ne sait que penser. Une sculpture peut-être ? Elle apprécie son art, il le sait. Il ne fait aucune allusion au drame.

            « On y va ? Je te montre mon atelier ? Et puis tu vas pouvoir nager ! »

            Okuta San, brûlé par le soleil, à l’instar des habitants ici, dégage un optimisme qui me fait du bien et me surprend. De toutes façons, j’ai bien fait de venir. Après avoir tourné le dos aux bases militaires US, la jeep tressaute sur une route défoncée. Nous descendons par un chemin tortueux d’où monte la poussière pour découvrir une vue superbe sur une crique à la Hokusai, bordée de l’écume blanche des vagues, ponctuée de récifs hauts perchés où se juchent des pins verts dégingandés. Des blocs de granit en pagaille. Une maison basse au milieu de palmiers, de bougainvilliers mauves et de lauriers-roses écarlates… Soudain, de la maison surgit une silhouette.

            Non !

 Fujimori Sensei, en chemisette, vient vers elle.

Sous ses gros verres éclate un sourire.



  1. Soto. L’un des trois principaux courants du bouddhisme zen avec le Rinzai et l’Obaku
    . ↩︎
  2. Centre Buraku Kaiho Domei, Front de libération des Buraku (zone). Les habitants sont appelés Burakumin, connus autrefois par des termes discriminatoires comme Eta «souillures pleins de » ou Hinin « non humains »… ↩︎
  3. Level Five, 1996, Chris MARKER, documentaire de fiction où une femme continue les recherches sur Okinawa commencées par l’homme qu’elle aime et qui a disparu ↩︎
  4. Minamata byo, maladie de Minamata ( région du Kyu-Shu) causée par le rejet du mercure dans la mer par la compagnie Chisso dans les années 1950 à 1970. Documentée par le grand photographe Eugène Smith qui vécut des mois à Minamata. ↩︎
  5. Sans contrat, rien ne change en 2021 pour les hors-castes recrutés pour les travaux de Fukushima, aucune trace n’existe et ils s’engagent à ne pas porter plainte ensuite. ↩︎
  6. plat d’été Tofu frais et bonite râpée au gingembre: ↩︎
  7. chochu Alcool de pommes de terre. ↩︎
  8. sepuku Suicide rituel au sabre, à l’étranger cet acte est connu sous le terme moins recherché de hara kiri  mot à mot « ventre coupé ». ↩︎