L’époux d’une collègue avait parlé à Anaïs de l’étudiant arrivé dans son cours à l’université d’Abidjan, un réfugié politique sud-africain combattant de l’ANC1. Il a été exfiltré. Un type spécial, un dur, au regard pas commode et tourmenté. Il voulait partir au Québec continuer ses études de droit et avait besoin d’un certain niveau en français. Aussi Anaïs fait-elle le lien avec lui, lorsque Mah, son amie documentaliste, adresse la parole en anglais à un homme, la trentaine avant de s’asseoir avec lui à table. Elles se sont arrêtées à l’alocodrome de Cocody pour manger de l’aloko2 et des ignames grillés en plein air. Il comprend à peine le français : il est anglophone, Sud-africain. Non, il n’habite pas la cité U. Demandeur d’asile, il vit au foyer de la Croix-Rouge d’Adjame. Il y est le seul d’Afrique du Sud. Harmer a un visage mûr, trop mûr, blindé, peu expressif, deux plis se creusent entre ses yeux. Pas très grand, il dégage une impression de force. Il a réussi à fuir alors qu’il était recherché et a vécu dans la clandestinité depuis des mois. Il a toujours échappé à la prison.

Elles le reconduisent en voiture à Adjame et à son invitation descendent. La saleté et l’état d’abandon du foyer sont repoussants. A l’intérieur, elles sont harcelées par un gars qui fait la manche, dépenaillé. Elles sont révoltées ; lui qui mérite respect devrait avoir un accueil honorable et décent. Anaïs vient d’arriver à Abidjan et attend encore, elle, à l’hôtel du Golfe, l’attribution du logement correspondant à sa mission en médecine préventive infantile. Le chef du bureau des logements lui fait sentir qu’en tant que femme d’Ivoirien elle ne devrait avoir droit ni à l’hôtel, ni à un logement. A chaque visite, agressif il demande pourquoi ce n’estt pas son mari qui vient, son « mari fantome ». Elle ne peut rien faire. Elle oublie cependant rapidement Harmer, face à ses autres problèmes qui dépassent l’organisation. Ce qu’on lui avait dit à Paris au Ministère des Affaires Étrangères, sur la collaboration, s’avère complètement faux. Personne ne semble appliquer le plan pour lequel elle est nommée, de recueil, développement et informatisation du service de vaccination et d’épidémiologie. Les collègues locaux attendent tout d’elle, de la France et surtout de l’argent : où est la réciprocité, Le partenariat prévu qui doit se substituer à des rapports de dépendance colonialiste ? De jour en jour, elle déchante.


Pour le week-end, une collègue l’a invitée à Grand Bassam. À sa surprise, elle y retrouve Harmer. Ses copains, enfants de couples mixtes, l’ont convié lui aussi. Ils ont aménagé une maison, squatté plutôt, dans cette ville étrange, fantomatique de Grand Bassam. Cette ville entre l’Océan et la lagune avait été la capitale de la Côte d’Ivoire. Lorsqu’en 1899, la fièvre jaune l’avait frappée, les habitants étaient partis, laissant tout sur place. Un lieu étrange, démoralisant. Tout était resté tel quel, les napperons, les draps dans les lits, la vaisselle et même des photographies. Aujourd’hui, c’est encore une ville déserte, on a peur des esprits, aussi s’y se sont-ils installés. Ils peuvent ainsi jouer de la musique sans déranger ; Mamadou est saxophoniste.

La musique éclate puis cesse. Anaïs passe du temps avec Harmer. Ne parlant qu’anglais il a du mal à se joindre aux autres. Elle le trouve secret, pas comme les autres. Il lui fait peur presque, elle le devine déterminé et dur. Il parle avec retenue, il a interrompu ses études de magistrat à Pretoria pour entrer dans la clandestinité. Il exerce sur elle un magnétisme, sa façon brutale de la regarder la trouble. Elle se demande si l’éclat de son regard est naturelle. L’herbe ici circule, la ghanéenne notamment. Harmer supporte mal d’être totalement coupé de son pays, de la lutte et à son age d’être traité comme un simple étudiant. Il ne comprend pas la Cote d’Ivoire qui gâche son indépendance. L’inscription obligatoire des fonctionnaires au Parti Unique l’a révulsé. Il a hâte de découvrir la société canadienne, de se jeter dans les études. Décalé il ne se sent pas en phase avec l’enthousiasme pour la lutte dont cette jeune blanche veut lui parler. Pourtant sa curiosité a été éveillée, elle serait mariée à un Noir. Il l’observe.
**
L’heure passe et dans sa chambre d’hôtel, Anaïs s’étonne que Harmer ne soit pas venu à leur rendez-vous. Elle l’a invité à passer en fin d’après-midi à l’hôtel du Golfe3. Ils pourront dîner dans le vaste parc qui donne sur la lagune. Cela le changera. Elle a une connaissance de l’Afrique du Sud à travers les mouvements militants de lutte, Steve Biko, leader du Mouvement de la conscience noire, le sermon déterminant de Desmond Tutu à ses funérailles, les romans de Bessie Head… Au téléphone, Mah a réagi et l’a mise en garde. Elle n’allait pas s’éprendre de ce gars qui n’était pas un enfant de chœur. Il ne ferait d’elle qu’une bouchée. Mah moins politisée ne comprenait pas l’attrait de Anaïs pour la mythique ANC.


Le téléphone de la réception ne répond pas. Elle sort de sa chambre et, en arrivant dans le hall, découvre une atmosphère de réjouissances. Il y a des guirlandes de fleurs rouges et blanches, de petits drapeaux et ballons partout, des personnes élégantes, en boubous ou, à l’occidentale, des femmes noires et blanches perchées sur des talons. Elles vont et viennent, arborent leurs tenues sophistiquées aux couleurs bigarrées, s’interpellent avec gaieté. Elle s’approche de Monsieur Blé, employé avec qui elle a sympathisé :
« C’est un mariage présidentiel, le président Houphouët-Boigny est attendu. D’ailleurs sa garde est déjà dehors, ils contrôlent tout le monde, ne quittez pas l’hôtel surtout. Ils sont féroces. »Elle lui explique qu’elle attend un ami. Non, pas un blanc. Il parle anglais.
« Oh je suis désolée Madame, j’ai peur que ce soit l’un des hommes qu’ils viennent d’embarquer… Il était en jean, T-shirt et basket ? »
Elle acquiesce et le presse de parler :
« Il a montré ses papiers, ils ont commencé à l’ennuyer alors il s’est mis en colère et à jurer. Ils lui ont cogné dessus et l’ont hissé dans un de leurs camions de malheur. »
À toute vitesse, elle retourne s’habiller select et revient dans le hall, à la recherche d’un gradé. Elle n’en tire qu’une chose, à savoir que tous les voyous qu’ils ont « nettoyés » vont passer la nuit en tôle au Commissariat Central, route du Plateau.
Elle rentre dans sa chambre téléphoner à un ami du Zambèze, haut responsable ici, à la BAD.4Il a le bras long.
« Toi alors, je t’avais dit d’arrêter avec tes amis, tu en prends toujours qui sont dans des embrouilles. Je connais un gars qui peut me donner des tuyaux, je te rappelle. »
Il la rappelle. La seule chose à faire est de se rendre à la prison centrale, au commissariat, près de la route de la lagune. S’il est bien là, on pourra mettre une procédure en place.
Elle ne dort pas de la nuit. Il s’est fait arrêter par sa faute… Lui un combattant qui a toujours réussi à éviter la prison. Elle se déteste. À cinq heures du matin, elle se retrouve, seule blanche, attirant tous les regards, à faire la queue avec des femmes et des hommes devant la prison. Puis le porche s’ouvre et ils entrent : en contrebas, les cellules avec des barreaux. Une puanteur se dégage et elle craint de se mettre à vomir. Des dizaines de prisonniers à moitié nus sont debout ou assis dedans, ils s’approchent des grilles pour voir les visiteurs. Elle ne le reconnaîtra jamais parmi tous ces misérables qui tendent les bras et demandent à manger. Soudain, elle sent son regard fiévreux sur elle. Il se tient à l’extrémité de la cage, à l’écart, vêtu d’un slip blanc. Impossible de ne pas le voir réduit ainsi, humilié, droit, calme, haineux. Ils échangent un regard comme un éclair. Elle repart aussitôt prête à tout pour le faire libérer.
***
Au Plateau, Harmer arrive au croisement au-dessus de la lagune. Son sang ne fait qu’un tour, n’est-ce pas la femme médecin qu’il aperçoit ? Après sa sortie du cachot, il y a déjà presque six mois, ils s’étaient évités. Elle culpabilisait de l’avoir entraîné dans cette galère et pensait qu’il lui en voudrait. Il lui était reconnaissant de l’avoir sorti d’affaire mais ne la comprenait pas. Il la trouvait ambiguë. Il s’était sans doute mépris, elle s’intéressait moins à lui qu’à ce qu’il représentait, l’ANC, le militantisme dont lui cherchait à s’écarter. Il était saturé de la lutte clandestine, des arrestations, encore et encore. Il voulait découvrir autre chose, les études, la vie. Elle voulait parler de politique, du mouvement étudiant de Steve Biko… Lui en avait assez.
Les cris des chauves-souris qui s’abattent en hordes dans les arbres déchirent les oreilles. Le soleil descend, incandescent. Il se presse et l’appelle de sa grosse voix. Elle n’entend rien. Surpris, il la dépasse et découvre son visage hagard, ses yeux rouges. Elle semble avoir du mal à respirer. Il s’approche et elle s’écroule dans ses bras.
« Que se passe-il ? Vous êtes souffrante ? Où allez-vous ?
– Nulle part, je sors du tribunal, l’horreur.
– Du tribunal, vous ?
– Oui, pour mon divorce. »
Il hèle un taxi « Hôtel Ivoire ». Une fois montée elle précise son adresse La Riviera.
Ils entrent chez elle et lui sort de son sac des paquets et pose un revolver sur la table. Elle blêmit :
– Qu’est ce c’est que cela ? Je ne veux pas d’arme chez moi
– N’ayez pas peur, il n’est pas chargé. Je rentre du Ghana. Je l’ai par sécurité, Madame vous savez que nous sommes recherchés dans le monde entier. Le problème c’est pas moi, c’est vous. Alors maintenant racontez-moi. Asseyez -vous. Que faisiez-vous, vous au tribunal ?
– Aux convocations des deux premières médiations de divorce, mon mari n’était pas venu. Mon avocat a jugé inutile de m’accompagner à celle-ci la troisième. Quand je suis arrivée, mon mari était là avec son avocat et sa tête des mauvais jours. Bouillonnant de rage, les yeux jaunes. Son avocat a exposé aux trois juges, des hommes bien sûr, Ivoiriens, qu’il avait été contraint de me laisser arriver ici seule, quatre mois avant lui, car il finissait son film aux USA. Oui c’est un grand réalisateur, internationalement reconnu, a paradé alors son avocat pour mettre de la poudre aux yeux des trois responsables. Il le faisait mousser. À son arrivée à Abidjan, cela a été la honte pour lui. Il a retrouvé une femme qu’il reniait : il ne reconnaissait plus en elle son épouse. Elle était devenue quoi ? Une nymphomane, une toxicomane, une femme de mauvaise vie. Chez elle, a-t-il menti, il y avait de la drogue, de l’alcool et les amants défilaient. Les juges ont posé des questions à mon mari et à chaque réponse, ses mensonges et sa haine tombaient comme une montagne qui s’écroulait sur ma tête. Je me suis mise à pleurer. Pétrifiée, je ne pouvais plus rien dire. Je me suis sauvée et depuis, je marchais. Je ne veux plus rien. Je ne veux plus divorcer si c’est comme ça. De toutes façons je quitte ce pays horrible, le plus tot possible
– Pourquoi il a fait ça ?
– Son orgueil ne supporte pas que je le quitte, alors il m’accuse. Au fond c’est pas lui, il m’avait dit qu’il ne prendrait pas d’avocat. Il est manipulé par ses copains pour demander une pension alimentaire. Il… »
Harmer la coupe et martèle :
-« Dear friend you must stop your compassion for him. He is a fucking bastard. Il va vous détruire. Alors vous allez vous battre. Pas d’enfantillage. D’abord vous procurer le Dalloz des affaires juridiques et voir vos droits. Vous avez tout quitté pour lui, votre superbe emploi, votre pays ! »
Peu à peu elle se ranime et reprend du poil de la bête. Un sourire même éclaire ses traits brouillés quand il lui affirme :
-« Arrêtez de l’excuser. Arrêtez vos sensibleries, c’est de la bêtise à ce degré. Vous êtes devenue son ennemie, il faut vous battre. Il a eu une chance colossale d’avoir une femme comme vous ouverte, intelligente, séduisante. Il s’est comporté comme un salaud. Je vous y aiderai, je vous ai dit que je reprends le droit. Je vais devenir juge. Je vais commencer par examiner le droit du divorce dans ce fucking pays.
Harmer sort de son sac un bloc de papier et lui pose des questions. Comment a -t – elle choisi son avocat ? Pourquoi elle ne divorce pas où elle s’est mariée en France ? Que lui reproche-t-elle et sur quel plan ? Et elle ? A quelle carrière elle a renoncé en venant ici ? Elle pourrait chiffrer la perte de salaire, la perte symbolique aussi car il joue la dessus?
Anaïs a conscience que si son avocat n’a pas fait le job, c’est un peu de sa faute. Elle avait cru son mari qui lui avait dit moqueur que lui ne voulant pas divorcer, c’était à elle de faire les démarches. Comme d’habitude dans leur couple où elle portait tout. Elle mesure peu à peu dans quelle galère elle s’est mise. Il demande des dommages et intérêts et une pension car comédien il n’a pas de salaire régulier. La démarche à amorcer que Harmer lui fait entrevoir l’écœure. Quoi, elle doit mettre sur le tapis les couleuvres qu’elle a avalées avec lui, les tromperies avec cette fameuse Diane pour ne pas parler des autres, son irresponsabilité et ses chèques sans provisions. Jamais elle ne s’est confiée. Elle avait suffisamment du se battre pour sortir avec lui malgré l’opposition de son père. Ils s‘étaient mariés en douce. Ils en avaient besoin pour des histoires de visas. Les témoins et eux seuls. Elle se souvenait encore qu’elle avait téléphoné pour annoncer la nouvelle à sa mère le lendemain.
Harmer la regarde :
– Il faut vous battre.-
– Moi je veux juste divorcer
– Il a décidé d’exploiter la situation. Vous n’êtes pas assez requin, il le sait. Je peux vous aider. J’ai une dette envers vous.
-Comment ! C’est moi qui vous avais invité à cet hôtel, je suis responsable de votre arrestation.
-Laissez-moi vous aider. Le droit c’est mon domaine. Il y a 5 ans j’ai même fait un stage à Johannesburg aux affaires familiales. Laissez moi voir vos papiers. Je peux les prendre ?
Dès le lendemain, Harmer revient déterminé. Il appelle l’avocat qui s’engage à obtenir une nouvelle convocation.
4 ans plus tard Anaïs revenue en Belgique obtient son divorce alors qu’elle n’y croyait plus. A ses torts. Toutefois la demande de pension de son ex-mari est rejetée.
****
A sa fenêtre au-dessus du quai de la Seine, Anaïs lit et relit son rapport. Elle tombe de sommeil. Elle a essayé de faire une synthèse argumentée à partir de plusieurs sources de soignants liés à l’Association de Rafael Pitty sur Gaza. Malgré son expérience et son age, elle est secouée par la cruauté des faits qui relèvent du massacre. Il ne s’agit pas de guerre mais de vengeance, d’un système. L’horrible attaque sanguinaire du 7 octobre est une aubaine pour Natanyahu qui l’utilise pour anéantir les Palestiniens et annexer la Cisjordanie où elle a travaillé à plusieurs reprises. Elle doit s’accrocher aux faits. Plusieurs fois elle a changé son plan, parler d’abord des enfants en survie, des enfants morts, des enfants blessés, des enfants handicapés, des risques de choléra et de polio, de sous-nutrition ou de soif tout courts? Trouver la photo pertinente est un crève-cœur, elle sait avec quelle précision elle doit identifier la source pour ne laisser aucune prise au déni. Elle a passé des heures et des heures sans arriver à être satisfaite du résultat. Peut-on l’être quand il s’agit d’expliciter les exactions et la perversion de certains d’une armée qui, il était une fois, avait des valeurs ? Il ne s’agit pas de cas isolés.
Sa secrétaire l’appelle pour confirmer le rendez-vous demain à l’Ambassade d’Afrique du Sud qui va sûrement porter une accusation de génocide contre Israël. Elle ouvre le mail contenant des précisions sur la réunion et découvre le nom de ses interlocuteurs. Juge Harmer ? Est-ce possible ? Elle bondit et parcourt des sites. Février 2018… Elle découvre une photo où des membres de l’ANC sont en discussion avec le juge Harmer, ex-ANC. C’est bien lui, sa tête de mauvais garçon au front bombé, des cheveux poivre et sel en bataille, les traits creusés…
Le juge Harmer qui préside la Cour Constitutionnelle ordonne au Parlement d’Afrique du Sud de destituer le président Zuma. L’ANC veut une négociation…
Elle ne tient plus en place. Des scénarios défilent dans sa tête.
**
A l’ambassade d’Afrique du Sud, le cérémonial entrave toute spontanéité pourtant il s’approche d’elle. Il a forci et dégage de la sérénité. Elle est heureuse de le revoir et le dit en français. Avec une certaine gravité il répond :
-Je suis heureux que le destin nous réunisse pour une affaire où nous aurons besoin de beaucoup de forces. J’avais vu votre nom, mais étais incrédule, votre nom est assez répandu.
Elle se rend compte qu’elle espérait partager son émotion dans ces retrouvailles. Il paraît distant. Il a raison. Ils sont au début d’un long chemin où tout doit être mis au service de leur objectif. Ils échangent leurs cartes de visite. Pendant la réunion, elle s’aperçoit qu’il la regarde, insondable. Elle brule de lui poser des questions. Quand a- t-il quitté Abidjan ? Il avait disparu un jour et elle avait craint pour sa vie. Son accent était celui du Québec croyait-elle…

Comme à la fin de la réunion il suit l’Ambassadeur, elle doit repartir. Émue. La réunion était remarquablement préparée et les personnes réunies témoignaient de compétences et de lucidité. Elle avait redouté que la démarche perde de la force par une trop grande place donnée au militantisme. C’est un grand moment. Son travail est désormais entre les mains des avocats qui vont faire face aux juges de La Haye, elle est consciente des limites de ses notes et préoccupée. Il lui aurait fallu plus de temps, être relue par un spécialiste de droit international. De plus, revoir Harmer a été une surprise généreuse telle que la vie offre rarement. A ne pas sous estimer. Aussi n’attend elle que quelques heures avant de lui téléphoner pour l’inviter chez elle.

Il doit diner avec des diplomates et ne sera pas libre avant 22H. Bien. Elle lui dicte son adresse surprise d’être aussi intempestive. Excitée par cette journée et fatiguée elle tourne en rond et trouve que le jour n’en finit pas, normal en Juin. Va-t-il venir ? Tout à l’heure elle l’a bien retrouvé avec ce mélange de force et de retenue. Que vont-ils se dire ?
Ils sont l’un devant l’autre, intimidés tous les deux. Elle le félicite pour son excellent français.
-Vous exagérez, du québécois
– C’est vrai, vous partiez la-bas. Asseyez-vous
Elle le trouve toujours attirant et mystérieux. Il ne la quitte pas des yeux et murmure « vous n’avez pas changé ». Elle se dit qu’il faut rester professionnels. Pourtant lorsqu’elle rentre de la cuisine avec des verres, il ne s’est pas assis et brusquement la serre dans ses bras. L’hug s’éternise pour se transformer en étreinte amoureuse. Ils ont soif l’un de l’autre, soif de toutes ces années où ils savent que l’autre s’est battu, a tenu, a vu le pire. C’est au-delà des mots. Elle l’entraîne dans sa chambre. Ils se découvrent, se regardent, nus, sans parler, rieurs. Au milieu de caresses ils se prennent, se reprennent et se reprennent pour épuiser leurs faims et leur élan vital. En silence. Le matin tot ils s’endorment. Il la réveille doucement :
-Vite. Mon avion part à 14H.
-Tu ne vas pas partir !
L’émotion la saisit et il hoche la tête pour confirmer ;
-Ah je comprends la différence enfin entre le « tu » et le «vous ». J’étais un « vous » en entrant dans ton lit et suis un « tu » en en sortant !
Ils ne savent pas s’ils se reverront. Déjà au cœur de chacun une nouvelle énergie coule. Au delà de leur présence physique mutuelle, ils sont tous deux face à la vie. Quelque chose a changé en lui. En elle aussi.
Gratitude
1 ANC African National Congress, parti politique d’Afrique du Sud membre de l’Internationale socialiste qui luttait contre l’apartheid dans la clandestinité et comportait une branche militaire
2 Bananes plantain en rondelles frites
3 Là même ou Ouattara et ses troupes attendraient en 2010-2011 lors du conflit l’opposant à Laurent Gbabo à la suite du second tour des élections présidentielles en 2010 que tous deux revendiquaient avoir gagné
4 Banque Africaine de Développement qui avait son siège alors à Abidjan.

