Le soulier de satin à Barcelone
Le théâtre de El Born à Barcelone accueillait Le soulier de satin monté de Claudel monté en 1987 par Vitez1.. J’avais suivi la magie de cette pièce pendant une longue nuit. Acteurs, texte, mise en scène étaient hors pair.



Dans le restaurant de l’IFB, le cocktail bat son plein, tous les cœurs tournés vers l’acteur Robin Renucci. Fébrile, moi je ne quitte pas des yeux la silhouette d’un homme en retrait qui observe. Un visage maigre au regard intense, le metteur en scène Antoine Vitez. Des journalistes papillonnent soudain autour de lui. Il est à nouveau isolé. Vais-je oser ? Je me glisse près de lui et le remercie : « un chef d’oeuvre ». J’ajoute que je suis heureuse de le revoir, la dernière fois c’était en 1975. Surpris il m’entraîne à part. Si, il se souvient très bien de mon mari, un Ivoirien Mory
Traoré son élève, comédien au Conservatoire…. alors je me lance. Je lui confie que j’étais étudiante à Caen en 1965-1968, au TMC et venais l’écouter lors de ses lectures à la cafeteria le mardi. J’étais présente lors de l’occupation en Mai 68 où il avait accueilli des ouvriers pendant l’occupation du TMC. Son visage s’éclaire d’un sourire. Il me prend sous son épaule et me serre dans ses bras sous les regards interrogatifs de tout ce petit monde. Animé, il est heureux d’évoquer Caen, oui l’occupation du TMC, Jean Ferrat, Debauche, Rétoré, le Living theatre. Tous se tournent vers nous. Il me présente avec chaleur à plusieurs acteurs. Parle de l’impact des Maisons de la Culture, TMC, créées par Malraux en 1963.

Idéologies et Mai 68, 20 ans en 68
Caen en 68 a été compliqué pour moi sur le plan idéologique. Le point tournant sans doute avait été en Terminale Madame Carrive mon prof de philo et la lecture de Sartre et de Camus les pièces Les Justes et Les séquestrés d’Altona étudiés dans son cours. De toute façon la religion catholique dans laquelle j’avais été élevée ne me parlait plus. Je découvrais dans le marxisme de quoi décrypter mon vécu et ma rage : les notions de classes sociale et d’inégalité économique. La fréquentation du T.M.C ( 1965-1968) avec non seulement les lectures à voix haute par Antoine Vitez, mais l’offre en théâtre et cinéma a joué un rôle décisif dans ma construction sans que je ne m’affilie à un parti.En 1968 à Caen, il y avait eu en février des manifestions des pêcheurs avec de la violence. Peut-être grâce à cela les manifestations géantes de 68 restent dans mon souvenir bon enfant. Mon père lui s’était mis au téléphone (fait rarissime) pour me donner l’ordre de revenir au village puisque l’université était en grève. Il me couperait les vivres et ne voulait pas que je participe à ces manifestions stupides où les « stalinistes » nous montaient la tête.J’ai mal vécu 68 parce que, fille d’artisan, longtemps employé exploité, je me sentais privilégiée d’être à l’université. Mes copains venaient tous de familles bourgeoises. Je le ressentais durement, surtout dans le fait de ne ps pouvoir dépenser comme eux, même pour le minimum.

Un jour en AG les JCLM ont décidé que nous devions aller faire les piquets de grève à Blainville aux Usines Saviem. Je m’étranglais : NOUS ? empêcher des ouvriers de travailler ! Je pris la parole. On se trompait, il fallait convaincre les ouvriers de faire la grève et non leur imposer. Je me fis huer. Des hululements m’empêchèrent de poursuivre. Coté anarchistes, je ne me sentais pas mieux…Je fréquentais les Trotskistes sans plus. J’ai mieux trouvé ma place lors de l’occupation de la fac, seconde université autonome en France après Strasbourg. La nouvelle du suicide d’un des fils de Pierre Chaunu, mon professeur d’histoire, un enseignant passionnant., conservateur il est vrai ce qui en fit une cible facile en 68 me choqua.
Le TMC théâtre Maison de la Culture de Caen


Antoine Vitez pourrait-il mesurer que pour moi la découverte du théâtre s’est faite à travers lui. Celle de la littérature aussi bien plus qu’avec mes profs de Hypokhagne et de Khâgne. Je découvrais Bertold Brecht, Grotowski…Je me souviens aujourd’hui encore de son Electre de Sophocle avec Evelyne Istria son actrice. C’était cela le théâtre, cette femme en longue tunique sur une scène sobre. Son le cri me bouleversait.
Je vois encore Madeleine Renaud interpréter Oh les beaux jours de Becket. Le Living theatre m’avait secouée ! La Cuisine de Wesker d’Ariane Mouchkine. Pour les Bains de Maïakovski mis en scène par Vitez2 branle bas de combat :Aragon était venu, Elsa Triolet et sa sœur Lili Brisk aussi. J’appris que Vitez avait été le secrétaire de Lili Brisk, qu’il avait traduit Maïakovsky, entendais les polémiques autour du PC aveugle. Du coup, j’avais approfondi le rôle du PC avant de le dénoncer violemment lors des manifestations en mai 68.
Ma déception à l’arrivée à Paris en octobre 68 fut sans mesure : accéder au théâtre était cher et compliqué. Les meilleures troupes jouaient dans des lieux multiples. Je ne voulais pas manquer Jerzy Grotowski quand Jean-Louis Barrault avait réussi à le faire venir avec sa troupe étrange ni le Piccolo teatro aux Halles. C’était hors de prix.
Amoureuse d’un comédien noir
Mon expérience du théâtre allait rebondir. Je tombais amoureuse de l’acteur d’Oreste à la Cité U. Coup de foudre. Mory Traoré était alors au Conservatoire passionné par Brecht. Il vouait un culte à Antoine Vitez que j’ eus le plaisir de revoir alors avec lui. Je lui donnais la réplique lorsqu’il répétait Maître Puntila et son valet et bien d’autres textes. Je me tuais en menant la triple vie de prof de français au lycée, de stagiaire en psycho clinique chez des toxico et de groupie de Mory et de son entourage d’acteurs. Notre première crise conjugale fut le refus de Mory d’une proposition de travail de Peter Brook. Par orgueil. Il allait- lui- monter sa propre troupe !
J’allais apprendre à encaisser l’arbitraire et le racisme à travers les rôles proposés à Mory. Souvent des rôles dégradants lui qui voulait jouer Don Juan, lassé d’être le sempiternel Othello. C’était l’époque de Soledad Brother et de la magnifique Angela Davis. Un jour je suis allée voir un spectacle d’une troupe noire des USA qui m’a glacée. Rare spectatrice blanche de cette pièce revendicative, à la fin de la représentations les acteurs donnèrent une poignée de main aux spectateurs sauf à moi moi la Blanche! C’est avec inquiétude que je vois monter aujourd’hui se répndre des revendications identitaires, dérives du wokisme. Pendant cela, le néo-libéralisme se porte bien, puisqu’on ne parle plus de classes, ni d’inégalité économique mais de couleur de peau ou de pratique sexuelle ou de couleur de peau . Pour moi, il n’y a pas de couleurs dans le racisme. Celui qui attaque un juif m’atteint moi noir écrivait Franz Fanon.
Antoine VITEZ est mort à 59 ans.

- 1968. Electre avec Evelyne ISTRIA, Les Bains de MAIAKOVSKY
1987 :Le Soulier de satin de Paul CLAUDEL ↩︎ - C’est à l’occasion de son voyage en URSS, en juillet 1960, destiné à préparer l’ouvrage d’Aragon, que « le secrétaire d’Aragocha » ]« Aujourd’hui, le secrétaire d’Aragocha a déjeuné avec nous »,… a rencontré pour la première fois, Lili Brik, l’ancienne compagne de Maïakovski. « Vous pensez bien qu’il y a beaucoup de choses que je veux vous demander sur Maïakovski, sur le spectacle tel qu’il était à la création par Meyerhold, sur l’idée que Maïakovski se faisait des types de la pièces, sur le style de l’époque en URSS » [57][57]Brouillon de lettre non datée d’Antoine Vitez à Elsa Triolet,… ↩︎

