RENAUD

Hésitations à faire figurer Renaud. Son éclat s’est voilé. Je lui dois fidélité au sens où c’est à travers lui et les réactions de mes collègues de tous ages et des Espagnols que j’ai compris la force d’une chanson.

A l’IFB dont j’étais la responsable pédagogique, nous avions conçus un Centre d’auto-apprentissage du français complété d’ateliers pour parler. Pour varier les documents à comprendre et lire, les professeurs avaient mis en commun les chansons qu’ils utilisaient avec leurs fiches pédagogiques ( écouter pour comprendre. Etc..). cela donnait une variété selon les générations et les gouts des enseignants. Notre proposition était aléatoire et ne couvrait en aucun cas les différentes situations comme le faisait par ex. écrire à un supérieur, Monsieur le Président de Boris Vian ..Surprise j’ai découvert que quelques étudiants n’utilisaient que des chansons, uniquement. En approfondissant, nous primes conscience de la richesse portée par les chansons pour notre public. Nous avons alors commencé à chercher des chansons correspondant aux différents objectifs de communication de chaque niveau, Un travail de fourmi bien loin de la pédagogie du golfe ( consiste à retirer des mots d’une transcription d’une chanson )

A e moment là nous avions invités Renaud à Barcelone. Une querelle des Anciens et des Modernes opposa les enseignants à propos de ma diffusion des chansons de Renaud et de leurs textes pour les apprenants de l’IFB. D’une classe à l’autre on n’entendait plus Brel, Gréco, Anne Vanderlove ou les Frères Jacques mais « Morgane de de toi » « mon beauf… il est à la limite du hors jeu ». Des profs s’insurgèrent, les thèmes familiers à la limite de la grossièreté, l’argot et le verlan ne sauraient avoir leur place dans leurs cours. D’autres s’y retrouvaient. Je comprenais les points de vue différents et laissais les profs décider. A nouveau, la place de la chanson dans les apprentissage s’imposait à notre réflexion. Cela allait se concrétiser par d’autres concerts et notamment un partenariat entre Catalans et Printemps de Bourges qui s’ouvrit avec Patricia KAAS et Maria dea Mar Bonnet. Un succès.

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Je m’étais proposée pour la « corvée » d’aller chercher Renaud à l’aéroport. Une collègue, une fan m’accompagna. Je découvrais un homme maigrichon et timide à l’aéroport, inquiet, escorté d’un de ses musiciens. Avec la collègue qui vibrait devant lui, nous les avons emmenés déjeuner. Renaud avait commandé des « pescaditos », une friture. Quand son plat arriva, il ne put avaler les petits poissons, cela lui fendait le cœur. Son musicien qui venait de nous raconter comment la belle famille de Léo Ferré lui avait confisqué ses musiciens et l’avait licencié, les engloutit Nous parcourumes les Ramblas en quête d’une robe de flamenco à volants et pois pour sa fille. En Catalogne on n’allait pas trouver. Il ne voulait rien entendre, il lui avait promis…on échoua dans une boutique tenue par des Chinois où il trouva son bonheur. On le déposa à son hotel : « surtout asseyez-vous au premier rang, j’ai tellement le trac ». Une telle fragilité le rendait touchant.

Dès son entrée sur scène ce fut magique, la salle entière était rivée à ses lèvres. Un triomphe. A plusieurs reprises, il nous fit signe. Nous comptions pour lui ! Nous étions soulagés car ce n’était pas facile ni de s’assurer d’un public ni de recevoir une célébrité ou un artiste. Pour le grand Didier Lockwood cela avait été un fiasco. Roger Hanin nous avait insultés parce que les journalistes n’étaient pas venus à sa conférence de presse sur son film le train. Michel Portal avait un petit faible pour mon directeur et pleurait sur son épaule que ses musiciens l’avaient trahi.

Je garde une fidélité à Renaud malgré le coté « destroy » qui l’entoure. Une rencontre avec une personne hypersensible qui n’a pas tenu les promesses. A mes yeux il symbolise une jeunesse happée par le trou noir, l’addiction. Recherche de l’intensité. On ne peut pas réduire quelqu’un à ses échecs. Il a su apporter de la joie, de l’humour, de la distance, de la provocation.

Je ne cite ici que Paname, Mon Beauf et le Déserteur. je me demande qui se souveint de Morgane de toi?

Mon beauf qui a eu beaucoup de succès auprès de nos étudiants surtout la formule « mon beuf il est à la limite du hors jeu)

On choisit ses copains, mais rarement sa famille
Y a un gonze mine de rien qu’a marié ma frangine
Depuis, c’est mon beau-frère alors y faut faire avec
Mais c’est pas une affaire vu que c’t’un sacré pauv’ mec

La reprise du Déserteur a permis des débats intéressants sur le service militaire, la guerre, la liberté de conscience, le statut d’objecteur de confiance.
Et un conflit sur la place à donner au français familier, à l’argot et au verlan dans nos cours. Il s’agit bien sur de s’ajuster à la situation d’emploi (certains apprennent les langues étrangères pour s’infiltrer comme espions!)

Monsieur le Président
Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps
Je viens de recevoir
Mes papiers militaires
Pour partir à la guerre
Avant mercredi soir Monsieur le Président
Je ne veux pas la faire
Je ne suis pas sur terre Pour tuer des pauvres gens
C’est pas pour vous fâcher
Il faut que je vous dise
Ma décision est prise
Je m’en vais déserter Depuis que je suis né
J’ai vu mourir mon père
J’ai vu partir mes frères
Et pleurer mes enfants
Ma mère a tant souffert
Qu’elle est dedans sa tombe
Et se moque des bombes
Et se moque des vers Quand j’étais prisonnier
On m’a volé ma femme
On m’a volé mon âme
Et tout mon cher passé
Demain de bon matin
Je fermerai ma porte
Au nez des années mortes
J’irai sur les chemins Je mendierai ma vie
Sur les routes de France
De Bretagne en Provence
Et je dirai aux gens
Refusez d’obéir
Refusez de la faire
N’allez pas à la guerre
Refusez de partir S’il faut donner son sang
Allez donner le vôtre
Vous êtes bon apôtre
Monsieur le Président
Si vous me poursuivez
Prévenez vos gendarmes
Que je n’aurai pas d’armes
Et qu’ils pourront tirer

Monsieur le président je vous fais une bafouille
Que vous lirez sûrement si vous avez des couilles
Je viens de recevoir un coup de fil de mes vieux
Pour me prévenir que les gendarmes s’étaient pointés chez eux J’ose pas imaginer ce que leur a dit mon père
Lui les flics les curés et pis les militaires
Il les a vraiment dans le nez p’t’être encore plus que moi
Dès qui peut en bouffer
l’vieil anar il se gêne pas (bis) alors il paraît qu’on me cherche
que la France a besoin de moi
c’est con j’suis en Ardèche
il fait beau tu me crois pas
J’suis là avec des potes des écolos marrants
On a eu une vieille bicoque on la retape tranquillement
On fait pousser des chèvres on fabrique des bijoux
On peut pas dire qu’on se crève
Le travail c’est pas pour nous
On a des plantations pas énormes : 3 hectares
D’une herbe qui rend moins con
donc c’est pas du ricard (bis) Monsieur le président je suis un déserteur
De ton armée de glands de ton troupeau de branleurs
Ils auront pas ma peau ils toucheront pas à mes cheveux
J’saluerai pas le drapeau j’marcherai pas comme les bœufs
J’irai pas en Allemagne faire le con pendant douze mois
Dans une caserne infâme avec des plus cons que moi
J’aime pas recevoir des ordres, j’aime pas me lever tôt
J’aime pas étrangler le borgne
plus souvent qu’il ne faut (bis) pis surtout ce qui me déplaît c’est que j’aime pas la guerre
pis qui c’est qui la fait? ben c’est les militaires
il sont nuls il sont moches et pis il sont teigneux
maintenant j’vais te dire pourquoi j’veux jamais être comme eux
Quand les russes les ricains feront péter la planète
Moi j’aurai l’air malin avec ma bicyclette
Mon pantalon trop court mon fusil mon calot
Ma ration de topinambours
Et ma ligne Maginot (bis) Alors me gonfle pas, ni moi ni tous mes potes
Je s’rai jamais soldat j’aime pas les bruits de bottes
T’as plus qu’à pas t’en faire et construire tranquillos
Tes centrales nucléaires tes sous-marins craignos
Et va pas t’imaginer M. le président
Que j’suis manipulé par les rouges ou les blancs
Je ne suis qu’un militant du parti des oiseaux,
Des baleines, des enfants,
de la terre et de l’eau (bis) M. le président pour finir ma bafouille
j’voulais te dire simplement que ce soir on ce fait des nouilles
À la ferme c’est l’panard si tu veux viens bouffer
On fumera un pétard et on pourra causer (bis)


texte de Boris Vian et de Renaud