Joséphine LAMA, exilée politique, interprète

D’emblée Joséphine m’a captée. Certains êtres m’attirent. Un regard, un sourire et c’est la magie. Réflexion faite, si je leur cherche un dénominateur commun, c’est leur liberté et leur élan vital.

Liberté d’action, de parole, d’écriture qui me secoue, me noie, me déstabilise, m’angoisse, m’irrite avant la phase d’accommodation où je me modifie comme dirait mon cher Vigotsky : apport d’éléments inassimilables dans mes repères construits au fil des ans. Faut déconstruire pour reconstruire (du Derrida ce coup-ci). Bien banal tout cela : le propre de la relation à l’autre, à l’altérité- locale ou étrangère-est de se changer mutuellement.

Sauf que cela marche avec certains et pas avec d’autres.

Avec Joséphine, le rire, la connivence et l’estime se sont ancrés à plusieurs niveaux.

J’ai eu la chance de rencontrer Joséphine à Holiday Inn Hotel à Ramallah en 2008. Elle était notre nouvelle interprète arabe-anglais-français, dans le projet européen avec 5 universités en Cisjordanie. Au retour du restaurant tous s’étaient attardés dans un salon et riaient. Elle me traduisit une blague où il était question d’un ane qui n’avançait pas face aux ministres de l’Autorité palestinienne. Genre de plaisanterie qu’on a sur les énarques qui ne reconnaissent pas un loup d’un chien…Les autres se sont retirés et nous avons parlé jusqu’à l’aube. De poèmes Palestiniens, de Ramallah la frivole où du temps de sa jeunesse on venait danser. Nous avons du faire six ou sept missions ensemble et eu de grands moments de …crise de fou rire, même au travail (elle m’ interprétait par exemple en anglais en modifiant et je la contestais : elle modifiait car elle n’était pas d’accord ! En arabe elle devait en profiter.) .

Au bord du Jourdain

Elle me faisait comprendre aussi l’ironie -parfois glaçante -des Palestiniens. D’ailleurs lors d’une discussion chez eux où des amis Israéliens accusaient leurs amis Palestiniens de leur avoir volé leur humour noir, celui des exilés. Comme sur le ballon avec le visage d’Arafat du check point du film Intervention divine le burlesque en Palestine est au rendez-vous si on ne veut pas être dans la tragédie. A chaque pas l’absurde, l’improbable. Il faut avancer pourtant. Au cours de nos nombreuses missions notre lien s’est approfondi. Son nom de famille était connu de tous. Nous adoptâmes l‘ Hashimi Hotel tenu par des chrétiens orthodoxes à l’intérieur de la Vieille Ville à la terrasse extraordinaire mal aménagée, presque dangereuse où la vue sur Jérusalem et les étoiles était fascinante et le silence. J’y passais des heures seule.

Interpréter

Je croyais bien connaitre Jérusalem mais j’ai mesuré ma naïveté quand je l’ai parcourue avec elle.

Jérusalem qui vit toujours entre tension et folie avec l’exacerbation des rites, entre pèlerins portant leurs croix, religieux juifs orthodoxes marchant en vous bousculant et soldats israéliens armés jusqu’aux dents. Tout peut basculer en quelques secondes. En un clin d’œil la ville trépidante,captivante boucle les devantures, se vide et l’anxiété affleure palpable. Au sol, à une arrivée en 2007, j’ai ramassé des balles que j’ ai cachées à ma collègue.

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Photos de Jérusalem

Elle me fit visiter son institution scolaire Notre Dame de Sion où elle avait été en pension. Les commentaires sur les citernes, les salles où on a tiré aux dés les vêtements du Christ se mêlaient aux remarques sur les autres filles de bonne famille ( les jeunes filles apprenaient à tirent la chasse d’eau des WC avant de s’asseoir… à ne sortir que les mains gantées …parlaient en français ), sur les religieux qui à l’époque traversaient aisément les frontières, Syrie, Liban, Palestine, Jordanie. ..

Un cerf volant s’est envolé d la hutte du mendiant, Basho
camp de réfugiés, Ramallah


Un soir à Ramallah à l’hotel du Croissant Rouge au dessus du camp de réfugiés dont un cerf-volant s’échappait je l’écoutais parler de la Nakba, de sa famille les Lamas, des 5 frères prometteurs tous très doués (fratrie éparpillée Abou Dabi, Canada…), son père un grand musicien, sa grand mère. J’aimais sa voix. A ce moment, j’aurais voulu savoir faire connaître à tous sa plainte, sa confrontation à chaque étape de sa vie à de nouvelles horreurs pour son peuple : « N’y aura-t-il jamais justice pour les Palestiniens ? ».

Je voudrais savoir transcrire sa plainte, sa confrontation à chaque étape de sa vie à de nouvelles horreurs pour son peuple : « N’y aura-t-il jamais justice pour les Palestiniens ? ».

Nous marchons avec Joséphine dans la Vieille Ville. Les mots lui viennent alors facilement, la proximité de Jérusalem réveille sa mémoire enfouie : avril 1948 elle a été expulsée de Jérusalem Ouest avec sa mère, ses six frères et elle me montre sa maison natale non loin de l’Hopital Saint Louis. A chaque visite par bribes, elle se confie.

Quartier arménien dans la Vieille Ville

Joséphine Lama palestinienne est à moitié arménienne d’origine. Sa mère et sa famille directe survivent aux massacres de Marash, Sud Est de la Turquie, en 1920, lorsque les troupes françaises se retirent après la défaite face aux miliciens turcs. Réfugiés déjà en Syrie et Palestine. Sa ténacité en fait un mix de Mère Courage et de Fille de Jérusalem. Jérusalem la mythique, ville ouverte cosmopolite, multilingue où elle a été exposé à un age précoce aux turbulences, à la spiritualité, à la haine, à l’histoire.

Les images sont encore vivantes ; la petite fille pleure, elle proteste, elle veut prendre avec elle sa poupée, l’officier des troupes de milices juives, le lui interdit, elle cherche son père, elle ne le voit pas.

C est le grand départ, à bord de la voiture du Consulat de France, le Consul Philippe Neuville, son grand frère se souvient bien de son nom , les accompagne. La famille vivait sur une partie de Jérusalem qui relève du patrimoine français avec l’Hôpital St Louis et Notre Dame. Ils s’éloignent vers Bethléem…. Elle entend pour la première fois le mot « Réfugié »….

La vie à l’étroit commence entre tristesse et espoir… Son père après un temps interminable est relâché. Les Lieux Saints ont besoin de lui en tant qu’Organiste attitré, il continuer à jouer l’Orgue dans les Lieux Saints, sauf ceux qui sont dorénavant au-delà de la ligne du cessez-le- feu.

Les collines de Bethléem se mélangent avec le souvenir de sa maison au balcon qui donne sur des rosiers, celui du goût des figues en été, que son père aimait partager avec elle tôt le matin à son retour des offices de l’Eglise….


Plus tard, elle se retrouve à Paris, étudiante à la prestigieuse école interprétariat et de traduction l’E.S.I.T où elle termine ses études de traductrice et d’interprète. Rapidement mariée avec un médecin jordanien elle rentre à Amman, capitale de la Jordanie, ainsi elle se sentirait proche de Jérusalem…. Mauvais calcul, nouveau choc, celui de 1967, la guerre du Sinaï et terrible l’occupation de Jérusalem intra muros. Il ne reste plus de Jérusalem ni natal, ni adoptif. ( Le roi Hussein le lendemain de 67 perd la moitié de la Jordanie ). Mariée depuis un an, elle est piégée, plus d’accès à Jérusalem, plus de ligne de tel. Le pont est dynamité.

Elle est frappée au plus profond d’elle-même. De longues années passent avant qu’un beau jour, elle décide de quitter la région, elle ne peut s’imaginer voir sa souffrance se répéter auprès de ses enfants, elle doit partir avec eux…Décision radicale de couper géographiquement et pour couper avec la souffrance. Elle arrive à se séparer dans un contexte hostile et surtout à garder les enfants, improbable en Jordanie ! Rupture crève-cœur aussi avec sa carrière à l’Ambassade d’Italie. De nouveau la France… et un recommencement. Elle forge un toit pour elle et ses 5 enfants. Il faut lutter, les conflits détruisent la vie des gens. Il faut se battre au quotidien la rage au cœur. Rage devant l’injustice au niveau international, devant l’impuissance arabe à défendre sa terre ( Le roi Hussein le lendemain de 67 perd la moitié de la Jordanie ).

Elle recommence, mais Paris, son histoire, ses églises, ses vestiges, son passé, la ramènent à Jérusalem sa ville qui a tant marqué les hommes. Puis à Ammam, puis à Paris, femme au nid disparu.

Messe de minuit à Betlehem avec Joséphine: Abou Mazen, »En cette nuit chrétienne, nul ne peut se réjouir » quand on voit ce nouveau check point entre Bet Lehem et Jérusalem » dit le Patriache

Active, elle est à l’origine d’un film la guerre de l’ombre (France 2) réalisé par François Rabaté en 2001. Durant un quart de siècle, le conflit israélo-palestinien a connu les péripéties les plus secrètes, des faits d’armes les plus glorieux aux actes de « terrorisme » les plus sanglants. Aujourd’hui, les anciens combattants de l’ombre parlent. Ils révèlent, archives et témoignages à l’appui, les mystères de leur univers ténébreux, mystérieux et romanesque.

Elle est co-autrice d’un livre sur les Fedayins.

Joséphine Lama a aussi co-traduit avec A. Tadié des poèmes de la poétesse pionnière en poésie moderne de Naplouse Fadwa Touqan

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Petra

je suis allée la voir à Amman et nous avons voyagé Pétra, Eilat, le désert. Souvent je me suis demandée d’où elle puise son énergie malgré les traumatismes, les cataclysmes, je ne sais quel mot utiliser pour évoquer cette lente persécution et mise à mort organisée sous les yeux de la communauté internationale. Depuis mon premier séjour en Israël dans les années 1981-1984 je découvre que la situation est de pire en pire.

A travers elle, je retrouve la dignité et la lucidité de collègues palestiniens devenus proches. Maher me confiant son angoisse à ce qu’il arrive quelque chose à son fils de 7 ans en sortant de l’école « les gamins jettent des pierres contre les tanks, les soldats n’hésitent pas à tirer dessus ni à les mettre en prison » « Regarde les colons sur le haut des collines, moi je sais qu’ils sont arrivés il y a deux ans, nos enfants les auront toujours vus ici »

Du coup, je confesse une certaine intolérance envers les petits bobos de mes chers concitoyens. Les étudiants disent que je suis exigeante. Il est certain que je n’ai pas de patience pour des gens gâtés qui ne se rendent pas compte de ce qu’ils ont. J’ai vu abattre un homme. Nous étions au restaurant au premier étage à Ramallah, la nuit tombée. Un escadron de la mort israélien a frappé sur le trottoir en dessous. . Le lendemain, nous avons appris que la victime un étudiant de l’université de Bir Zeit.

Joséphine une des incarnations du Incarnation du sumud1

  1. Sumud:soul of the Palestinain Poeple This week in Palestine, n°130, fev 2009, DR T Van Tteeffelen

 » about keeping humanity and soul…It is about the core narrative and identity of the Palestinian people-the ability to challenge injustice and opression , to fight for rights but also to laugh , to see hope »…P26