Pierre BOURDIEU (1930-2002) à Barcelone

La sociologie comme désenchantement ..« elle arrache à l’état d’innocence qui permet de remplir avec bonheur les attentes de l’institution » Leçon pour leçon, p.8, Minuit, 1982

Fabuleux

« Il va falloir aller le chercher à l’aéroport ! » le ton est celui qu’on prendrait pour une corvée. J’étais sidérée.

Silence dans la salle de réunion du lundi matin à l’IFB.

Je me propose incrédule : comptable, directeur sont soulagés. Je n’en crois pas mes oreilles ! Moi, je vais aller chercher Pierre Bourdieu à l’aéroport dans ma petite voiture ? Je ne me tiens plus de joie, de timidité aussi.

Sur la route de l’aéroport pour me donner confiance, je me remémore des situations d’« escort » antérieures… A Kyoto : Marguerite Duras, Bertrand Tavernier, à Fukuoka : Miquel Dufrenne qui vraiment faché m’avait téléphoné pour que je vienne à cause d’ un problème à l’hotel, je vis l’objet du délit : son slip et son tricot de corps donnés à laver rétrécis à la taille d’ ‘un petit garçon, je me mis à rire aux éclats.

( https://fr.wikipedia.org/wiki/Mikel_Dufrenne)

Il m’avait donné envie de creuser la psychanalyse et surtout j’avais adoré en 1972, Robert Mandrou le grand historien (1921-1984). https://fr.wikipedia.org/wiki/Robert_Mandrou. Il était né une complicité entre nous notamment à la fin des diners après avoir été congédié par les hôtes Japonais.

« Où sont leurs femmes ? depuis 15 jours, je n’ai pas rencontré une Japonaise».

Oui, les universitaires et les autres hommes sortaient entre eux pour rentrer de diners professionnels ou de bars à « Hostessu » bourrés. Je lui racontais avoir assisté à cela. Je dormais chez un couple ami. Le mari journaliste à Asahi débarquant avec deux copains à la maison à 3h du matin, sa femme se levant pour leur faire à manger…Nous en étions venus je ne sais comment à cette assertion de sa part qui m’avait profondément choquée :

« Bah en France, si on regarde bien, le mariage est une forme de prostitution légitimée par l’Église et par l’État. » . 

Non son épouse ne travaillait pas. Cet historien m’avait impressionnée, il m’avait pris au sérieux malgré mes 21 ans et je lui avais parlé de mes prof d’histoire Pierre Chaunu, Louis Mexandeau… des recherches sur les corrélations des Mercuriales entre prix du blé et mortalité. « Vous devriez absolument continuer, faire une thèse de Doctorat » m’encouragea-t-il.

Les grands sont modestes et généreux, la classe!

Ouf!!!Au loin à droite se découpe Montserrat. Faut pas que je me plante, les parkings d’aéroport sont de vrais pièges.

Conférence aux Drassanes

Pierre Bourdieu ! La magie. Aéroport de Barcelone. Je scrute les passagers en provenance de Roissy, c’est lui, chemise immaculée, col ouvert, veste, look de joueur de tennis aux yeux qui clignent à la Delon. Regard brun, franc et intense où se traduit une pensée en effervescence. Intelligence et charme. Intimidée, je lui explique que je suis chargée de l’escorter dans ma Peugeot 104 au Musée Naval des Drassanes pour sa conférence sur le temps, « Musée naval ? » cela ne manque pas de l’amuser je n’ose pensant à la Sociologie est un sport de combat ajouter «  Ils n’ont pas trouvé de ring … ». Il dépose ses bagages à son hôtel en un clin d’oeil.

Il m’aide à me garer et propose de porter ma serviette, me faisant rougir : la classe. Pas le genre Roger Hanin ici ou Robbe-Grillet à Kyoto. Il y a foule devant l’entrée de l’auditorium. Il me regarde espiègle :

« Ils comprennent le français ? »

« Les interprètes sont là espagnol ET catalan ! »

Assise au premier rang, je bois du petit lait. J’écoute avec ferveur Pierre Bourdieu détailler le rapport au temps comme inégalité sociale:

« Nous avons une responsabilité éthique les intellectuels car nous disposons d’un temps, une richesse qu’une femme de ménage qui passe la serpillère n’a pas le moyen de s’offrir.. »

Il me revient qu’à un arrêt de feu rouge, il observait attentivement une femme qui lavait le sol d’une boutique.

Je retrouvais le Bourdieu des Méditations Pascaliennes. Je prends des notes évoquant le sous -prolétariat et sa dépossession extrême… il fait surgir l’évidence de la relation entre temps etpouvoir en montrant que le rapport pratique à l’avenir, dans lequel s’engendre l’ expérience du temps, dépend du pouvoir, et des chances objectives qu’il ouvre . Il évoque le nanti et le dépossédé:

« L’incertitude où il est à propos de l’avenir n’est qu’une autre forme de l’incertitude à propos de ce qu’il est, de son être social, de son « identité » comme on dirait aujourd’hui dépossédé du pouvoir de donner du sens, au double sens, à sa vie, de dire la signification et la direction de son existence, il est condamné à vivre dans un temps orienté par les autres, aliéné. Ce qui est très exactement, le destin de tous les dominés, obligés de tout attendre des autres »…

« Il faudrait écrire, en les rapportant à leurs conditions économiques et sociales de possibilité, les différentes manières de se temporaliser »

Sa simplicité m’encourage et comme je le reconduis à son hotel, je cherche les mots pour lui dire que la sociologie pour moi a été un choc, une révélation sur moi-même du même ordre que la psychanalyse : Il me jette un regard d’approbation qui me va droit au coeur :

« -Vous avez tout à fait raison, c’est la psychanalyse du collectif »

Et il embranche sur l’inconscient, concept qu’il n’emploie pas parce venant d’un autre champ, pourtant il reconnaît parler de  refoulement, de censure…Il m’interroge sur le fait de vivre à l’étranger et évoque le rôle déterminant pour lui de son séjour en Algérie que j’ignorais alors.

Une grande absence

C’est comme si, en le lisant je m’étais comprise : tout ce qu’il analysait sur les boursiers et le héritiers, c’était moi. Moi et la fille du notaire dans mon village, le regard hautain des diplomates « on ne dit pas Messieurs dames mais Mesdames et Messieurs ».... Le rapport au temps des nantis qui pouvaient lire et non travailler à la sueur de leur front. Même le dimanche matin mon père devait vendre des extincteurs pour boucler les fins de mois.

Les universitaires jouissent de leur capital symbolique, mal rémunérés, ils compensent en surveillant les huis de l’entrée à coup de rejet des impétrants : « votre recherche est précoce, intéressante mais à creuser  » c’était la P.U. Bautier-Castaing refusant le dépôt de mon HDR sans l’avoir lue…

Pour ne pas parler de la notion de capital qui m’avait éblouie, séduite. Contrairement à une amie proche, je trouvais que Pierre Bourdieu écrivait bien et l’avait dévoré . La Misère du monde m’avait beaucoup touchée, ainsi il pouvait y avoir un lien entre l’inégalité socio-économique et les savoirs académiques qui permettaient de la comprendre pour agir. Sa dénonciation des rapports de pouvoir était magistrale.

C’est ce professeur bourdieusien qui avait introduit dès la maitrise Fle de longs stages professionnels : se construire un carnet d’adresses.

A sa mort précoce, je suis inconsolable. Son opposition boursier / héritier c’était mon vécu même si je n’ai jamais eu de bourse. Sa notion de capitaux un référent même si Giovanni me tanne pour me dire qu’il a piqué cela à la philosophie allemande mais je ne connais pas son G. Simmel. Le professeur qui m’a encouragée à me lancer dans une thèse de doctorat m’avait dit :

« Barbot qu’est-ce que vous foutez vous dormez » avant de continuer : « Vous n’avez pas de capital social alors gagnez-vous un capital culturel. Un capital économique vous n’êtes pas assez requin, pour vous ce serait pas facile. Et rappelez-vous votre capital doit être di -ver -si- fié et les personnes ne doivent pas se connaître entre elles. Vous verrez comment les trois capitaux s’accroissent d’eux-mêmes. »

Lire Bourdieu m’a vraiment révélé un autre approche de moi-même et de la société. Sans doute était-ce mon premier contact avec la sociologie, ensuite à part Weber, et encore, les autres ne m’ont jamais autant passionné. Mon admiration pour Bourdieu n’a jamais faibli, au contraire, car cet intellectuel est allé vers l’engagement militant dénonçant avec force le néo-libéralisme, défendant les chômeurs et le démantèlement de l’État Providence.

Son absence pour moi reste palpable ce qui m’étonne. Je me demande face à l’actualité effroyable comment il réagirait?

Il nous manque.