Noël EBONY, journaliste et poète assassiné

un de mes grands amis

« Le pic

à cette heure resplendit

d’où vient cette lumière

qui n’est pas de nous »

Noël Ebony, Déjà vu, Chutes, 2010

Chez Noël (à gauche)

À peine ai-je ouvert la porte, qu’un coup de téléphone résonne, il est plus de 23 heures. Je décroche, intriguée, pas de tonalité. Au troisième essai, je reconnais la voix de basse de mon ex-mari, qui ne m’a jamais appelée depuis mon retour d’Abidjan, il y a cinq ans. Alerte. Que se passe-t-il ? Les salutations d’usage me paraissent interminables. Pourquoi hésite-t-il ?Oui, oui, je vais bien, et les parents, les amis, les oncles, accouches…

« J’ai une très mauvaise nouvelle, c’est Noël… Il est dé-cé-dé.

– Noël ? Non !… Il n’était plus à Dakar ?

– Si, j’en reviens juste.

– Ils l’ont tué ?

– Oui, la gendarmerie veut faire croire à un suicide, c’est faux. Tu sais, ils voulaient sa peau.

– Non… Je ne peux pas y croire, ce n’est pas vrai… Comment l’avez-vous su ?

– Babakar, tu te rappelles le Sénégalais, journaliste du Soleil. Il m’a appelé pour que je le rejoigne. Sa voiture serait tombée de la corniche dans la mer.  J’y suis allé. Il y avait un mot sur sa machine à écrire : Je vais me suicider, Noël. Quand on le connaît peut-on croire un instant qu’il ait écrit ça ? Pfff !

– Absurde en effet, il ne savait pas écrire sans métaphore ou sous-entendu ! C’est impossible que ça soit lui qui laisse cela.

– Et puis il était tourmenté, il m’a téléphoné il y a huit jours, il se sentait espionné, filé… Ils vont le ramener pour les funérailles à Abidjan. »

Il n’y a plus rien à dire. Comme j’aimerais être là-bas. Personne ici ne comprendra. Je savais Noël menacé, mais pas à ce point. Pourtant, « Le Vieux », Houphouët-Boigny, ne lâche jamais sa proie. Soit il tient ses ennemis sous sa coupe en les bombardant ministre, directeur ou ambassadeur, soit il les jette en pâture à ses crocodiles. C’est inexorable.

Noël, l’histoire d’une amitié avec un homme un peu le double inversé de mon ex-mari. Lui, fils de chef, baptisé, alors que mon mari venait d’une famille musulmane du Nord et avait des grands parents El Hadj1habillés en blanc. Deux personnages complices depuis l’époque où ils avaient partagé un appartement près du parc Montsouris. Nous étions restés amis. Aussitôt, je me représente la douleur des femmes proches de lui, Aminata, la mère de son fils ; Mouna sa fiancée peuhl si gracieuse, sensible et lucide. De ses frères, aussi, qui l’adoraient. J’étais allée chez lui, à Tanokoffikro, au pays Agni, un Jour de l’an, ses frères et un ami Tam Joseph caribéen. J’avais rencontré ses parents de sang royal, convertis au catholicisme. Son père était à la tête de la chefferie. Leur village était tapi au milieu d’une plantation de cacao, près de la frontière du Ghana. une île au milieu de plantations luxuriantes, après des kilomètres et des kilomètres de piste à la poussière rouge. Nous y étaient parvenus, à trois voitures. Il n’y avait pas si longtemps dans cette région, lors des funérailles, on massacrait des êtres humains pour accompagner les défunts. Un des villages le plus proche était connu pour ses pratiques de sorcellerie. Des rituels effrayants se perpétuaient. Noël en rajoutait sans doute, il adorait faire peur. Avec mon ex-, une fois, ils avaient embarqué un jeune coopérant blanc arrogant dans la forêt du Banco : ils lui avaient fait croire qu’ils allaient le manger. Quelques maisons en parpaings coexistaient avec des cabanes couvertes de végétaux… Parfois l’électricité s’arrêtait. Un générateur, puis deux, se mettaient en branle avec un bruit d’enfer. Dans la journée, je n’avais pas pu résister à l’envie de me baigner avec les jeunes de la famille dans le fleuve, malgré le courant et les herbes. Des habitants se lavaient au bord de l’eau. C’est là que Noël avait grandi avant d’étudier chez les pères qui le destinaient au séminaire. Comme les siens et tous les gens là-bas l’aimaient ! Son parcours les faisait rêver : études de journalisme en France et au Canada, correspondant de presse dans plusieurs pays.

Quel choc  ! Je revois le visage de mon grand ami. Chauve très tôt, il avait un visage rond, doux et surtout cette distance avec lui-même qui lui valait un sens de l’humour aigu. Sa tolérance aussi à l’intolérable. Il écrivait des poèmes2. Il m’avait accueillie à Abidjan quand mon mari m’avait fait faux bond, retardant sans cesse son arrivée du Japon de façon incompréhensible. Il lui trouvait des excuses comiques. Un jour aussi, bien avant, plus attentionné que mon ex, il m’avait fait la surprise de me rendre visite à l’hôpital, à Rouen. Souvent, il me lisait des poèmes, des textes. Il avait assisté à ma soutenance de thèse de doctorat et m’envoyait des articles sur l’histoire, les fouilles, l’écriture pictographique des poids en or…

Que s’est-il passé ? Noël n’a pas évalué le danger. Je n’arrive pas à croire que je ne le reverrai plus, n’entendrai plus son accent nonchalant. Il était l’unique lien masculin bienveillant avec Abidjan. Je m’en veux de ne pas avoir su ou pu le protéger.

Octobre 1979. Recrutée locale à l’université d’Abidjan – un homme marié à une africaine pouvait être coopérant pas l’inverse ! -, j’étais arrivée seule. mon mari avait oublié de me rejoindre. Noël m’avait logée chez lui au lieu de rester à l’hôtel, dans sa maison route de Bingerville, en attendant de toucher mon appartement. Il était conscient qu’une fois de plus, mon ex-n’était pas sérieux. Il pensait que notre couple aurait dû rester en France. J’avais naïvement cru le contraire : Mory voyait du racisme partout au Japon et en France et en souffrait de plus en plus, devenait obsessionnel.

Ce soir-là, fin novembre, Noël et moi avions dîné d’un attieke sauce feuille, préparé par le boy qui était reparti. En dévorant des mangues, nous commentions la manifestation qui avait eu lieu aux Deux Plateaux : des lycéens s’étaient élevés contre l’asile accordé à Bokassa. Heureusement, il n’y avait pas eu de débordement.

« Je voudrais te montrer mon article. Je me demande si je ne vais trop loin. »

Il revint et lut :

Les Ivoiriens se sentent humiliés par l’asile offert à un dictateur

Il y a des limites à ne pas franchir. Chacun sait que ce sont de jeunes élèves qui se sont insurgés contre Bokassa qui a rendu l’uniforme scolaire obligatoire en Centrafrique alors que les parents ne peuvent l’acheter et que c’est la femme de l’empereur Bokassa lui-même qui les vend. Ce que nous ne savons pas tous et qui a été établi objectivement par la presse internationale c’est combien de jeunes ont été assassinés par ce dictateur…

Suivait la liste des exactions et des abus de ce dictateur…

« Tu savais qu’il est même coupable de cannibalisme ? »

Il reprit la lecture :

Les ivoiriens sont indignés, leur honneur blessé. Quoi ! Accueillir un ogre assoiffé de sang, poursuivi devant la justice de son pays ? Avons-nous perdu toute éthique ? Cette compromission nuit au pouvoir et à notre président Félix Houphouët-Boigny. En agissant ainsi, il se déclare solidaire de procédures dictatoriales, de méthodes autoritaires, et d’abus de pouvoir. Or c’est justement d’autre chose que le peuple ivoirien a soif vingt ans après l’indépendance. Il attend le multipartisme.

« Ah c’est vrai ! m’exclamais-je. Tu sais que sur mon bulletin de salaire, ils m’ont retenu la cotisation au PDCI3

– Ma chère, tu savais à quoi t’en tenir, un parti unique ! »

Je le félicitais, c’était important d’exprimer ainsi la soif de démocratie. Ce serait publié dans Demain l’Afrique. Un tel article pouvait avoir une influence. Bravo.

« Tu es bien optimiste. Ce peut aussi être ma fin. »

Sottement, je pris cela pour de l’humour noir. Ce n’est que quatre jours plus tard, tourmentée, que je repensai à ces paroles : Je dormais au premier étage quand soudain des coups sourds, violents me réveillèrent. J’entendis également des bruits de moteurs et des voix fortes. Noël sortit de la chambre d’à côté, en pagne. Déjà, en bas, la porte avait été forcée et plusieurs soldats armés se bousculaient dans le couloir. Ils étaient en uniforme sombre, deux portaient des képis, les autres des casques, ils braquaient un projecteur et brandissaient des fusils.

« La garde présidentielle et… Préviens Kwame » dit-il dans un souffle.

C’était sérieux. Il passa un vêtement, descendit. Je restai dissimulée en haut des marches, sans voix. Ils saisirent Noël brutalement et laissèrent la porte grande ouverte. Le cœur battant, j’allai la refermer puis, assise sur les marches, défaillante, me mis à lutter contre la panique qui s’emparait de moi. Ils allaient l’abattre.

Ce n’était pas le moment. Il fallait agir. Il risquait sa vie. Où l’emmenaient-ils ? Qu’allait-il lui faire ? Que faire ? Je ne connaissais aucun voisin. Ils allaient le tuer. Il fallait faire savoir son arrestation partout. Joindre son frère, Kwame avait-il dit. Il était 4 heures du matin. Je rouvris la porte : il faisait chaud et la nuit était noire, silencieuse, où aller ?. Je remontai dans la chambre de Noël et cherchai son agenda. Qui appeler ? Je vis le nom de Josie Fanon, la femme de Fanon, journaliste en France que j’ avais rencontrée avec Noël. Je l’appellerai, mais pas maintenant… Enfin je repérai un nom. Le téléphone sonna dans le vide. Je m’aperçus que je claquais des dents. Je choisis un autre numéro, Gaousso, cela me disait quelque chose. Une voix répondit. J’expliquais ce qu’il venait de se passer. Pouvait-il me donner le numéro de téléphone de Michel Kwame, son frère ? Il allait s’en occuper, qu’elle téléphone à Kouassi à ce numéro, il habitait près de chez Noël : il fallait vite évacuer les documents de la maison au cas où. Une demi-heure plus tard, un grand homme à lunettes en boubou entra sans frapper. Il me sourit. Je m’effondrais dans ses bras.

Le lendemain matin, dès 8 heures, à la radio RFI, au Canada, en France, était annoncé plus ou moins explicitement qu’un journaliste avait été enlevé par les forces présidentielles, menace une fois de plus à la liberté de presse. Ce fut un soulagement. Le président Houphouët-Boigny tenait à son image. Ils ne pouvaient plus le faire disparaître. La presse internationale était alertée. Le jour suivant, Kwame découvrit que Noël était en garde à vue. Il ne savait pas où. Rester dans cette maison était insupportable. À chaque instant, je cherchais Noël des yeux, imaginais ce qu’il encaissait. Toutes les nuits, je faisais des cauchemars, j’avais peur du pays. Je ne me pardonnais pas de ne pas l’avoir mis en garde au sujet de son article. Je n’avais pas mesuré l’état de la répression. Et mon mari qui ne donnait pas de nouvelles !

Une semaine plus tard, Demain l’Afrique fit faire paraître un nouvel article signé par Noël : celui-ci se reniait sur les deux points. Il manifestait son approbation pour l’exil accordé à un Bokassa et constatait la pertinence du Parti unique. Nul ne fut dupe. C’était cela ou les crocodiles de Yamoussoukro.

Il apparut un matin alors que je me levais : « Ils m’ont même ramené en voiture, la classe ». Il était très fatigué, amaigri. Dès lors, il s’affronta à tous types d’ennuis. Il perdit les engagements, les piges qu’il avait en Côte d’Ivoire. Ses amis craignaient pour sa vie et lui conseillèrent de partir à l’étranger. Il trouva quelque chose au Cameroun puis à Dakar. Tous savaient que Houphouët ne le lâcherait plus.

****

La pensée de Noël ne me quitte plus. Cet homme m’avait tant intriguée par sa faculté d’adaptation, certains diraient de caméléon. Pour moi, il savait apprendre de chacun, mirer les valeurs pour faire son choix…Je l’admirais. Il était à mes yeux un condensé de cette génération africaine de l’Indépendance dont l’acculturation était telle, qu’ils étaient plus Français que les Français, tout en étant à l’aise chez eux dans toutes les situations. Des seigneurs. Chaque fois, je restais stupéfaite. Je le revoyais dans son Kenté4, tissé avec des fils jaunes, noirs et verts ou d’or, prince Agni saluant les notables de Tanokoffikro, son village. Je l’avais vu intervenir, toujours très chic, dans des situations à enjeu politique et chaque fois, l’emporter. Grand séducteur, il savait aussi jouer au gendre idéal quand il arrivait dans une famille française : il avait réussi à séduire les parents de plus d’une copine en leur parlant d’art roman, de Sancerre ou de Dreyfus. Journaliste, il avait un carnet d’adresses impressionnant où figuraient Fela Kunti, à côté de Isosaki, d’un prix Nobel allemand et de Pierre Joxe. Parfois, sa personnalité multiple me troublait. Je lui avais un jour demandé – après l’avoir pris en flagrant délit de contradictions politiques – si son seul but n’était finalement pas d’être en harmonie avec les points de vue extérieurs… Comme un vrai japonais !

« Pourquoi tu veux être méchante ? Tu sais bien ce que je pense. »

Oui, il se situait au-delà de cette représentation sociale qui pourtant le divertissait. La vie était du théatre.
L’existence était ailleurs dans l’écriture, la création, la poésie.L’art. Il avait une vision. Il avait entrepris un roman au rythme musical, une symphonie. Quand il séjournait en Côte d’Ivoire, il logeait chez moi à la Riviera. Il ne se mêlait pas de mon divorce. Il s’installait dans le salon des heures avec sa machine à écrire, imperturbable. Le soir tard, il me lisait des passages à voix haute. Il y avait un souffle, un appel à l’avenir pour échapper aux monstres, une confiance. Il me faisait partager ses rêves.

Et si le soir où il lui avait montré son article je l’avais arrêté ? Comment je pouvais être stupide à ce point. Où sont ses écrits gardés précieusement ? Je farfouille dans mes affaires. Son écriture ! je sursaute. Je déplie une feuille et tout à coup, j’entends sa voix :

« 22 décembre 1979.

Je suis en sursis.

Il me reste l’écriture.  »  

1 Qui a fait le pèlerinage à la Mecque

2 Déjà vu, 1983, Editions Ouskokata, Paris, Déjà vu, suivi de Chutes, 2010, L’Harmattan

3 Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) fondé par Félix HouphouëtBoigny

4 Kenté, tissage africain aux motifs géométriques en couleurs des Akans-Ashantis



https://www.fratmat.info/article/222531/culture/36-ans-apres-le-deces-de-noel-x-ebony-en-guise-dhommage-les-mots-choisis-du-poete-henri-nkoumo

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