Claude SIMON 1913-2005, Nobel de littérature 1985

Prix Nobel 1985

Chauffeure sans livrée

-Il a du culot. Il accepte notre invitation à condition qu’on aille le chercher à Salses- le- château en bagnole ironisa Vincent Garmendia directeur de l’IFB à la réunion de service du lundi matin.

-Je veux bien aller le chercher dis-je

-Vous êtes sure M-J ?

-oui, il n’est plus tout jeune quand même, il doit avoir plus de 80 ans

-Bon, dans ce cas, vous vous le reconduirez dit le directeur au Secrétaire Général. Je crois qu’il peint aussi, il demande un rendez-vous avec Tapies.

-Ils se connaissent peut-être depuis 36 ? Attendez Claude Simon est plus agé non ? il est né en 1913, Tapies en 1923, tous deux sont très marqués par la Guerre Civile.

Sa maison à salses-le-Chateau

Claude Simon assis devant dans ma 104 était tout excité. Il rapportait à sa compagne suédoise Eva assise à l’arrière que nous allions avoir des ennuis à la frontière parce que j’avais gardé l’immatriculation de l’Ambassade de France en Israël. Résidente à l’étranger avec un passeport de service, je ne payais pas la taxe automobile et n’avais pas fait le changement pour l’Espagne. Avec l’ETA, ici, les douaniers ne rigolaient pas. Il avait bien compris.  Il se précipita pour me tendre son briquet. Je le trouvais vif, alerte, séducteur. Nous finimes par franchir le poste de la Junquera. L’interrogatoire fut à la hauteur de ses espérances, il jubilait.


Mes consignes étaient de l’inviter à déjeuner à un des meilleurs restaurants de Barcelone réputé pour sa morue au sel : à coups de petit marteau on désencastre le poisson de sa couche de cubes translucides.

-Pas question, vous m’emmenez aux chiringuitos de la Barceloneta[1]

Le chiringuito

Il avait raison si les chaises n’étaient pas confortables, le vent frais, le rythme des vagues en dégustant une zarzuela, des chipirones n’avaient pas de prix. Il ne souhaitait pas revoir le quartier du Raval où se situait l’hotel Colon devenu Palace.
A un moment, il se tourna vers Eva. Lorsqu’il avait écrit le Palace sur 1936, il avait cherché à neutraliser les discours idéologiques pour retrouver une réalité par la description des personnes et des choses. Aujourd’hui, il ressentait davantage l’émotion de la déception de l’échec des Républicains que la mémoire de ce qu’il avait vécu. Pourtant ce qui comptait était ce qu’il avait vécu non ? L’écriture était plus fidèle que la mémoire ?

Je le retrouvais au cocktail après sa magnifique conférence sur Proust. Je bavardais avec sa belle Suédoise. Je pris congé de lui. Il me prit sous son épaule :
-Non, nous allons diner maintenant. Asseyez-vous à coté d’Eve, elle ne se sentira pas isolée.

-Je ne suis pas invitée

-Quoi ! Vous ! Comment cela ?

Mon directeur confirma, lui expliquant que le repas relevait du seul éditeur et qu’il avait refusé quand il avait ajouté mon nom. Claude Simon se dirigea derechef vers l’éditeur. Le diner fut animé grâce à la présence de journalistes férus, Cebrian notamment. Et Vazquez-Montalban.

Pourquoi j’écris ?

J’ai un rapport de consommatrice avec la lecture car je crois que mes études de Lettres avec les différents types de critiques littéraires m’ont soulée. Cela a rompu la magie de mon ressenti créé par des mots, des pages. Mes rares cours ont renforcé ce désamour (enseigner La Princesse de Clèves en classe de Première G !). C’est donc sur mes gardes que j’avais écouté la conférence sur Claude Simon et le temps. Passionnant. En fait, je ne sais pourquoi, lire les romans de Claude Simon sont pour moi comme un bain, j’avance en nageant, c’est pas facile, mais j’avance et n’ai pas le choix. Je ne comprends pas tout. Et j’aime.

  • Claude Simon a pris la parole pour exprimer sa passion pour Proust, l’architecte de cette cathédrale du temps. Il admire la puissance de cet écrivain extraordinaire qui a construit en assimilant une réalité qu’il reprojette sur le papier. Sa création est un monde surgi de son inconscient. Son œuvre est dense. On ne peut reprocher à Picasso le manque de ressemblance à Dora Maar de son portrait. Claude Simon se dit tenté, lui, par la peinture et les collages qui confèrent en un seul regard une somme d’émotions, de symboles ou de signes. Approche holistique. Dans chaque phrase l’auteur ne voulait pas se limiter à un sens mais donner beaucoup plus de densité. Comme un article en japonais. Clin d’œil pour moi. En voiture, nous avions discuté sur le fait que lire un article avec des Kanjis caractères japonais. Même si je ne le lis pas, je vois qu’il y a des signes et leurs sens (de la paix, la femme, la date, une couleur)…loin de l’écriture linéaire à déchiffrer, analytique.

Pour la réception du Prix Nobel

Lectrice, groupe de lecture

Claude Simon évoque la question qu’on lui pose Pourquoi écrivez-vous ?  Il ne possède aucune vérité. Il s’agit dans ses romans de tentative de mise en ordre. Retrouver avec le nombre incalculable de choses que l’on se remémore un ordre profond. C’est cet ordre que le poète doit découvrir, rendre visible l’invisible comme le fait le peintre, Paul Klee par exemple. Il a introduit des couleurs, des épisodes. Travail par tâtonnements.  La syntaxe du texte tout entier le conduit à créer des morceaux très féconds. Il reparle de « composition », comment il représente des images qui sont sans ordre sans aucune idée de combinaison, puis un narrateur en « il » ou « je »  s’introduit dans ces morceaux séparés. Il se demande comment disposer dans une durée ce qui est dans l’esprit en même temps, dans un ordre où les éléments se combineraient, s’associeraient, seraient confrontés en fonction de leur qualité. Comment comme dans une fugue l’écrivain peut entrelacer les thèmes…

C’est au lecteur ensuite de jouer continue Claude Simon

« Chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre il n’eût peut-être pas vu en soi-même1. Marcel Proust, Le temps retrouvé, dans À la recherche du temps perdu, éd. Jean-Yves Tadié et coll., (…)

J’ai créé un groupe de lecture il y a douze ans au moins. Mon objectif était de réunir des étrangers qui ne rencontraient pas, se plaignaient-ils, de Français et des Français. Entre autres, une Palestinienne, une Israélienne, une Finlandaise, un Burkina bé . Nous lisons tous le même roman (proposé au moins par une personne puis par une seconde qui avalise ce choix). Des avis très différents affleurent.  Je me souviens de la Trilogie de A. Kristof que Y avait décodé d’une façon passionnante…de Aral aimé par moi et détesté par les autres. Avec le livre L’équilibre du monde de Mistry (Inde) j’ai pris conscience que je peux lire des romans très durs s’il existe des personnages positifs, qui luttent. Je ne supporte pas les romans où tous les personnages sont abjects, les films non plus d’ailleurs. Je déteste le cynisme … Je lis en ce moment un magnifique roman qui me secoue de Christopher KOCH (1932-2013), de  Tasmanie, Les rizières rouges  où le journaliste engagé passe la ligne rouge et devient combattant, je pense à Claude Simon qui à l’inverse quitte l’action pour la création littéraire. Orwell aussi.

La lecture me fascine. Comment je peux entrer dans un autre monde qui comme dans la réalité m’interpelle, m’ébranle, m’éblouit, me modifie ? Où je suis quand je lis? demandait une petite fille de 8 ans.

L’écriture me trouble aussi car il m’arrive qu’en me mettant à écrire sur le passé, des souvenirs surgissent. Comme la lecture, l’écriture me coupe du temps réel et cela m’apaise. Me débrancher apaise. La lucidité met à vif.

Pourtant ce travail d’écrivain pour permettre au-delà du dire, des éléments d’atteindre et de faire atteindre un ordre profond exige de l’artiste un engagement et des savoir-faire que je n’ai pas. Par ses tableaux de collages et ses romans l’écrivain qu’est Claude Simon m’a montré qu’il fallait mettre la barre très, très haut pour que le roman ou une œuvre soit absolu, art.


[1] https://books.openedition.org/puv/1251?lang=fr Barcelone malade de la guerre dans Le Palace de Claude Simon

La controverse entre Claude Simon qui soutenait les essais atomiques dans le pacifique contre OE Kenzaburo m’a étonnée et peinée. L’age l’aveuglait-il?