
Alliance Française de Natal, 1995
J’intervenais auprès d’enseignants de Français dans une formation organisée par l’Ambassade, la ville de la mythique Aéropostale d’où Mermoz, Saint Ex peut-être avaient décollé1. L’avion depuis Recife m’avait joué un tour en emportant ma valise à la dernière escale, une ile dont le nom me fait encore rêver, Fernando de Norenha. Il faudrait attendre 48h. Menos mal j’avais mes documents, une trousse minimale de toilette et médicaments avec moi. Vue la chaleur avec une Brésilienne enjouée, femme du directeur, nous avons couru les magasins pour me procurer des sous-vêtements et une tenue. Elle me prêterait un maillot de bain, l’essentiel! Les vastes plages de sable et le bleu de la mer me narguaient, rien à voir avec la cote très urbanisée de Recife. Je craquais sur une chemise « baroudeur » pleine de poches et une jupe à fleurs aux couleurs éblouissantes. Après Récife et sa violence, Natal m’avait conquise.
En début de séance, je saluais Paolo Freire 2
« Pour moi le plus grand pédagogue du monde. Il nous a beaucoup aidé en France à définir une formation pour adultes notamment en Français Langue Etrangère : partir des besoins, des sujets. Grace à lui aussi, on a abandonné les manuels pour prendre les documents auxquels ces personnes se confrontent au quotidien »
Une fois de plus, j’étais impressionnée par la double culture générale des Brésiliens, comme de tous les autres pays d’Amérique Latine. Ils tiennent à la fois les héritages de la vieille Europe et ceux des pays anglo-saxons), Maturana, Varela, Carl Rogers, Edgard Morin…
A la fin un jeune homme à la chevelure noire bouclée s’approcha souriant :
-Vous aimeriez rencontrer Paolo Freire ?
-Paolo Freire ?
-c’est mon oncle, je peux vous mettre en contact avec lui
-votre oncle ? intriguée
-à la mode brésilienne ma famille et la sienne étions exilés en Suisse ensemble durant la dictature
-qui je suis moi petit professeur pour rencontrer ce grand homme ?
-non, non, il sera intéressé. Vous irez à Sao Paulo après ?
Trois jours plus tard je reçus un appel de l’Attaché Culturel au sujet de mon rendez-vous avec Paolo Freire. Admiratif, il me demanda humblement s’il pouvait m’accompagner.

- https://journals.openedition.org/confins/30993 consulté 31.08.2023 Même si les preuves manquent pour l’affirmer avec certitude, l’aviateur-écrivain Antoine de Saint-Exupéry aurait connu Natal en cette époque dorée de l’aviation. Surtout, la ville reste associée à l’un des plus grands noms de l’aviation internationale, Jean Mermoz, auteur de la première liaison aéropostale transatlantique par voie aérienne, de Saint-Louis du Sénégal à Natal, où il pose son hydravion sur le fleuve Potengi, le 13 mai 1930, repartant héroïquement et dans des conditions très difficiles, en juin, depuis la lagune du Bonfim. Cet exploit, aventure humaine autant qu’industrielle, a été magnifié par l’écrivain Joseph Kessel dans une biographie sobrement intitulée Mermoz (1938). Nul lieu, pour Mermoz, n’apaisait autant « la soif de son être » que lorsque, « après une longue et dure traversée, où parfois il avait effleuré cette mort à laquelle si souvent il pensait, il voyait au fond de la nuit océane s’allumer le phare des Rois Mages3 », porte d’entrée de Natal.
2 https://www.innovation-pedagogique.fr/article1644.html (31.08.2023) 1921-1997

« Le Brésil un pays en devenir, encore très jeune » P. Freire
Une voiture diplomatique nous emmena à la villa. Crinière blanche foisonnante, barbe imposante, visage riant il nous accueillit avec Anna -Maria sa seconde épouse et collaboratrice. Qu’avais-je ressenti au Brésil ?
-C’est la première fois de ma vie à Recife que croiser des enfants dans la rue me fait peur A Rio on m’a interdit de sortir seule.

Il resta silencieux puis son visage s’éclaira derrière ses lunettes:
-Tu dois faire confiance au Brésil. Ne juge pas. C’est un pays dans son enfance. Combien de temps il a :fallu à l’Europe pour maitriser la violence et la faim ?
Ce grand homme aux yeux pétillants de vie m’écoutait. Toujours pareils les grands sont modestes, la classe ! Oui j’utilisais Pédagogie des opprimés dans mes cours pour former mes enseignants. Mes recherches ? Elles portaient sur l’autonomie, cela le fit rire. Je rougis, un de ses livres s’appelle Pédagogie de l’autonomie. Il y développe la question du processus de « conscientisation ». Comment développer l’esprit critique. Il alla chercher un livre en anglais Pedagogy of hope qu’il me dédicaça et me tendit.
J’emprunterai à ce livre le jeu p.46 où enseignant et apprenants se posent des questions réciproques pour réfléchir sur ce qu’est le savoir :
« Vous gardiez le silence parce que j’étais le seul à savoir quelque chose. Vous avez vu pendant ce jeu que nous sommes à 10 contre 10. Vous n’avez pas pu répondre à mes questions et moi à aucune des votres ».
Je lui disais aussi comme son acharnement à donner priorité à l’éthique dans les pratiques éducatives de l’éthique m’avaient marquée et je retrouverai p. 77. ces lignes « C’est précisément la nature politique de la pratique éducative, son impuissance à être « neutre » qui requiert d’autant plus du formateur une éthique ».
Je le quittai avec émotion.

Une méthode d’alphabétisation pour les opprimés pour décrypter le monde
Partir de la réalité En prison, Freire n’hésite pas à prendre la Bible pour apprendre à lire à ses co-détenus. Le principe est de partir de leur environnement. Pour apprendre à lire il suffit d’utiliser des feuilles de paie, un relevé d’électricité, la convocation de parents à l’école etc…Parce que les personnes savent de quoi il s’agit dans ces documents ils les décodent plus vite. Sous son influence, les documents authentiques sont entrés dans l’enseignement des langues étrangères, tardivement il est vrai. Les méthodes audio-visuelles présentaient des personnages artificiels. Les manuels étaient idolatrés. Mes collègues ivoiriens me reprocheront de faire préparer aux stagiaires profs des cours sans manuel…Une de mes doctorantes indienne a établi dans sa thèse que l’occupation coloniale anglaise a bouleversé le système traditionnel pédagogique de dialogue oral. En imposant leur langue, les Anglais ont imposés l’usage de manuels. Elle analysait des manuels de FLE pour montrer leurs inadaptation à son propre public. Grande musicienne, elle avait appris la musique par le dialogue avec son professeur (guru). On a occulté de grands pédagogues Indiens !

Au-dela du savoir académique l’intention de Freire est de « promouvoir chez le peuple touché par une action éducative une conscience claire de sa situation objective ». Il se place dans une perspective de progrès social : « le but de l’éducateur n’est plus seulement d’apprendre quelque chose à son interlocuteur, mais de rechercher avec lui, les moyens de transformer le monde dans lequel ils vivent ».
ÉTHIQUE Relation de réciprocité, projet éducatif et projet social indissociables
La lecture de Paolo Freire a inspiré je crois la révolte de Mai 68 contre l ’autorité et dénoncé la vision bancaire de l’école où on verse le savoir dans des êtres humains :
« Si l’éducateur est celui qui sait, si les élèves sont ceux qui ignorent, il incombe au premier de donner, de remettre, d’apporter, de transmettre comme en dépôt son savoir aux seconds. Il n’est donc pas étonnant que, dans cette vision “bancaire” de l’éducation, les élèves soient vus comme des êtres d’adaptation, d’ajustement. Et plus ils s’emploient à archiver les dépôts qui leur sont versés, moins ils développent en eux la conscience critique qui leur permettrait de s’insérer dans le monde, en transformateurs de celui-ci. En sujets. Dans la mesure où cette vision bancaire de l’éducation annule ou minimise le pouvoir créateur des élèves, qu’elle stimule leur naïveté et non leur esprit critique, elle satisfait les intérêts des oppresseurs : pour eux, il n’est pas fondamental de mettre à nu le monde, ni de le transformer…Les oppresseurs maintiennent les masses aliénées, à travers des mythes indispensables au statu quo. »

En 1997 La radio m’apprit un matin qu’il s’était éteint à peine deux ans plus tard

Un autre étonnement est que Paolo Freire soit si peu connu en France alors qu’on cite Boal1. Si Augusto Boal a appelé sa méthode « théâtre de l’opprimé », c’est en hommage à Paulo Freire et à sa pédagogie de l’opprimé. Rappelons ici que Boal écrit son premier livre Théâtre de l’opprimé
[1]A. Boal, Théâtre de l’opprimé, Paris, La Découverte, d’après les expériences théâtrales qu’il a menées avec des paysans péruviens pendant une campagne d’alphabétisation qui s’inspirait des méthodes de Freire.

