
Heureusement il y a les Chênes, les grands, la classe.
Par la stature, les cheveux blancs, le charme et l’autorité. Quand je pense à Semprun, je revois aussi le grand Kessel avec son épée d’académicien à Tel Aviv, le beau Giorgio Strehler et sa crinière à Milan. Avec lui hélas je n’ai guère échangé, nous attendions le metteur en scène du spectacle, un Molière, Jacques Lassalle et notre consul O. de la Beaume. Ils étaient en retard devant le Piccolo Teatro. J’avais honte d’être Française. Dans un grand geste affectueux, me prenant sous son épaule, il me rassurait : ils vont arriver ». Race aussi des Stéphane Hessel, des Edgard Morin que j’ai écoutés il y a peu à Saint Malo. E. Morin, sa fougue et son humour m’avaient conquise même si à un diner chic de son éditeur à Milan il m’avait bien embarrassé. Comme le dessert était servi, il se rebella « il pecorino » !. Il me chargea de le lui obtenir.
Non seulement j’adorais ses livres, mais Jorge Semprun était un homme qui avait du charisme. Ministre de la Culture de 1988 à 1991 (Felipe Gonzalez Premier Ministre), il avait accepté notre invitation Carte Blanche selon laquelle il proposerait 3 soirées à l’IFB en y participant activement. Un de mes livres préféré étant l’Écriture ou la vie, j’attendais beaucoup de ces moments.

Semprun :Le grand voyage, 1963, voyage vers l’enfer

C’est à travers lui que j’avais lu le premier d’une longue liste de témoignages sur les camps de concentration, avant ceux de Margarete Buber-Neumann, Milena, de Primo Levi et d’Imre Kertez qui plus que les autres, m’ont fait réfléchir et prendre conscience de la béance du mal et conduite à Hana Arendt. Prendre conscience de ce que c’est qu’un homme : celui qui au moment de perdre son humanité et celle de l’autre les érige en donnant à cet autre une bouchée de pain. Semprun raconte encore et encore le « grand voyage », voyage qui le mène, après son arrestation comme résistant, à Buchenwal.



C’est à partir de cette confrontation avec le mal après la guerre, l’exil que Semprun s’était construit en cet être impressionnant où sagesse, créativité, distance et humour se mêlaient. Chapeau. Même si fils de diplomate, Semprun n’avait pas partagé le sort des exilés républicains dans les camps infâmes d’ Argeles sur mer c’est à travers lui que j’ai découvert leur histoire. (CF. La Retirada, BD et le film d’animation remarquable Josep sur Josep Bartoli).
L’écriture ou la vie
Pas simple, dans L’écriture ou la vie Semprun pose et se pose le problème de la survie après l’extrême. Question de fond corroborée par Neige Sinno dans Triste Tigre à propos de l’inceste, autre extrême impensable : comment la coexistence avec l’horreur se répercute sur toute une vie. Basta avec la sacro-sainte « résilience », mythe qui stigmatise ceux qui ne s’en sortent pas. N’est-ce pas parce que Primo Levi écrivit ses textes, magnifiques certes ( le personnage polyglotte en particulier) mettant en scène la vie dans les camps de concentration et la sortie qu’il n’a pu continuer ? Semprun dans un sursaut de survie, lui, tourne le dos à l’écriture et vit. Le soleil, l’action, l’amitié, le sexe, l’amour avant d’écrire. Seize ans de silence avant son premier livre. L’exemple de Primo Lévi le trouble comme l’Ecriture ou la vie l’illustre. Pour moi, un livre très fort que je lis et relis.

Les 3 Cartes blanches de Semprun

Je me souviens de la charge émotionnelle et idéologique des soirées Carte Blanche de Semprun. Une en présence d’anciens résistants à Franco, dont des peintres S. Alibau, J. Grau-Garriga, J.Guinovart, J. M Subirachs qui se réunissaient à l’IFB quand le catalan était interdit. Étaient invités des Français qui avaient soutenu la Résistance à Franco, ils venaient de La Courneuve et du Massif Central, des femmes et des hommes d’origine sociale différente, tous solides. Émouvant.
Se le vio caminar…
Labrad, amigos,
de piedra y sueño en el Alhambra,
un túmulo al poeta,
sobre una fuente donde llore el agua,
y eternamente diga:
el crimen fue en Granada, ¡en su Granada!
Une autre autour de La guerre est finie dont il fut le scénariste, film d’ Alain Resnais avec Yves Montand. Un débat eut lieu sur les enjeux du choix pour la lutte politique de rester dans la dictature ou de s’exiler.Problème posé dans Méphisto par Klaus Mann.
Enfin centrage sur l’art, Guernica, les écrits de résistance, avec poèmes de Lorca, d’Antonio Machado mort à Argelès en 1939 mais aussi d’exilés comme Rafael Alberti.
El crimen fue en Granada
Se le vio caminar…
Labrad, amigos,
de piedra y sueño en el Alhambra,
un túmulo al poeta,
sobre una fuente donde llore el agua,
y eternamente diga:
el crimen fue en Granada, ¡en su Granada!
Une Espagne engagée

Ces soirées libérèrent la parole… Jusqu’en 75, nous boy-cottions l’Espagne. Une collègue Michèle elle était venue et tombée amoureuse d’un militant, activiste. Pour lui rendre visite à la terrible prison el Modelo de Barcelone, elle dut se marier. Ce qu’elle racontait, je l’ai retrouvé dans plusieurs récits sur les arrestations, les exécutions et les tortures, dans un roman pris par hasard dans un bureau touristique à Tenerife, puis dans Las Tres bodas de Manola d’Almuneda Grandes …Une autre collègue plus agée, assez chic, tombée amoureuse d’un officier « Quand je l’ai rencontré il était en maillot de bain » s’était-elle excusée raconta. Il fut un de ceux qui se sont limogés contre Franco. De plus, encore autour de 1986 il restait des miasmes, des soupçons. Une de mes amies dont un des jumeaux a été déclaré mort à la naissance reste convaincue qu’il avait été enlevé comme tant d’enfants …Un des concierges avait été un indic bien sur, peut-être tous les concierges. L’histoire de l’IFB n’était pas brillante (Deffontaine ami du Maréchal nommé par lui directeur en 39 saura tourner sa veste en1942 et prendre parti pour la France libre).

Je suis en train d’écrire à Jerez de la Frontera à une table de bar avec un fino, des tapas et El Pais. Hier, c’était les résultats des élections au Pays Basque. En arrivant sur la plaza de Arenal, j’ai découvert une manifestation pour un cessez le feu à Gaza : une femme dansait du flamenco en hommage aux victimes. Je me demande si la force de l’engagement militant en Espagne, au moins celui de ma génération, ne provient pas de l’expérience du franquisme d’une part et de celle du fédéralisme de l’autre qui ouvre un éventail d’options et force à réfléchir. Un bémol pourtant lorsqu’en 2023 à l’instigation del Pais une Commission sur la pédophilie dans l’ Eglise a établi l’empan terrifiant des déviances sexuelles, contrairement aux évêques de France, les évêques d’ Espagne ont cherché à délégitimer cette commission et n’ont pas joué le jeu.

Ces soirées ont enrichi mon attachement au pays et à la langue espagnole, j’aime l’écouter surtout certains accents, andalou, argentin. Cela remonte à mes professeurs une Chilienne entre autres. J’avais choisi l’espagnol en première langue en Première et surtout en Lettres Sup-Hypokhagne où nous étions une poignée d’élèves pour un professeur magnifique Malka (A l’époque je ne savais pas que son nom signifiait Reine « en hébreu ») « Bodas de sangre, el Romancero, los Las cerezas del cementerios…Plaisir de retrouver en 2023 Javier Cercas au Festival des Etonnants voyageurs ou le cubain Padua. Je dévore Victor del Arbol, Aramburu et son Patria ou encore Confiteor de Cabré.

Ainsi l’ombre bienveillante de Semprun reste présente dans ma relation assidue à l’Espagne où je me sens chez moi. Attirance pour l’Espagne engagée. De celle du Flamenco aussi. C’était au cours d’un dîner lors d’une formation de professeurs à Montilla en Andalousie. Trois hommes du bout de la longue table officielle, aux mines patibulaires presque, se sont levés et ont lancé des devinettes pour chauffer le public. Puis l’un se saisit d’une guitare, une voix s’est élevée me bouleversant…On m’apprit à danser cette nuit là. J’eus la chance d’écouter El Camaron et Paco de Lucia au Palais de la Musica, Asi se canta lança un gitan très digne, chapeau noir, écharpe blanche, de voir Carmen avec Antonio Gades et Cristina Hoyo au Liceo de Barcelone qui les avait snobé, belle revanche :
https://fresques.ina.fr/en-scenes/fiche-media/Scenes00754/inusable-carmen-par-antonio-gades.html






Semprun : Cinéma du réel au Forum des images, Paris
La dernière fois que je vis Jorge Semprun et sa crinière blanche c’était au Forum des Images à Paris. J’ai hésité à m’approcher de lui à la fin du débat. J’ai renoncé car il était très sollicité. Il était parrain, avec Elias Souleymane, de l’événement le cinéma du réel.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Elia_Suleiman.




Lors du débat j’étais révoltée. L’animatrice ne comprenait pas Souleymane dont l’humour me fascine, comment être Palestinien et garder cette distance et ce décryptage par l’absurde de la situation en Israël ?Elle posait et reposait sans arrêt des questions identitaires à ces deux géants de la création. Si Semprun se sentait Français ou Espagnol ? Elias Souleymane Belge ou Palestinien ? quelle langues préféraient-ils ?Tous deux se tuaient à lui répondre qu’ils ne savaient pas répondre à des questions qu’ils ne connaissaient pas. La création dépasse les particularismes et eux deux se sentaient plus proches l’un de l’autre que de tout concitoyen. L’art est universel. Surtout le cinéma. Il fallait sorti de ces étiquettes et du nationalisme.
Ce qui m’impressionna en lui et dans les chênes de sa taille est son rapport à ce que Kant appelait l’espérance. Elle qui alimente le principe catégorique d’action.
