
Une polyglotte de choc
La jeune femme qui entra dans mon bureau me frappa par son allure altière. Son visage émacié et sévère me fit penser à un personnage de Lorca. Espagnole sans aucun doute. Assise face à moi, ses yeux sombres me fixèrent, un sourire espiègle transforma ma première impression.
Silvia cherchait à donner des cours de français. Elle le parlait sans aucun accent et je n’aurais pas deviné qu’elle était argentine. En allemand et en anglais elle épatait tout le monde, je ne le savais pas encore. Son aplomb m’amusa. L’Institut Français de Barcelone avait comme réputation d’avoir un personnel « natif ». Depuis mon arrivée comme responsable des cours, j’essayais de bousculer ce mythe proclamant avec provocation que les étrangers savent mieux enseigner notre langue. Je regardais son dossier, convaincant. Elle tombait à pic. Depuis 3 jours, je me décarcassais pour trouver un remplaçant pour les cours.
Como una reina
Elle et son compagnon Florencio – il avait fui les escadrons de la mort qui débarquaient la nuit dans les cités U de Buenos Aires -devinrent mes grands amis. Le fait de vivre à l’étranger loin des siens, famille et amis, a pour effet qu’on se recrée des liens forts sur place. C’est tout ou rien. Pendant 7 ans Silvia et Florencio ont été un peu ma famille et vice-versa. Avec les Catalans cela passait mal. Ils me reprochaient de fréquenter des « latinos » ! Mais, contrairement à Fukuoka, à Kyoto, à Tel Aviv et même à Milan je ne me suis pas choisi de « famille » locale à Barcelone. Je prenais des cours d’espagnol, manœuvre absurde et mal vue au pays catalan. Des cours avec Florencio où j’apprenais des expressions très utiles ! « Non e moco de pavo »C’est pas rien « se creen la muerte », Ils se la jouent « quien te ha dado una vela en este entierro ? », Occupe toi de tes oignons.
Pyrénées ou Andalousie nous fimes avec ou sans Florencio et d’autres de belles expéditions. Silvia solaire, Florencio amoureux nous avions un noyau de copains pleins de vie et d’initiatives. La pureté du ciel bleu et la vitalité de Barcelone nous dopaient. Silvia savait vivre et choisir la plage avec l’ombre de la pinède, la taverne au lapin grillé et surtout adorait comme moi l’eau. Intrépides, nous ne passions pas un hiver sans nager en mer. Elle me trouvait radine
» Appelle un taxi, como una reina ! »




Disparitions des proches et exil

Silvia s’était exilée dès 1977. D’abord à Paris, où elle avait rencontré Florencio, puis ici. Elle avait du quitter Buenos Aires où elle était étudiante en biologie pour échapper à la dictature de Videla (1976). Ses 4 cousines et son oncle avaient été arrêtés. Tous disparus. Son oncle était Hector Oesterheld [1]. Elle était déçue que je ne le connaisse pas et me fit rattraper mon retard. Il travaillait avec Hugo Pratt, Brescia et était l’auteur de l’Internauta, BD politique de science-fiction. … Oesterheld fut arrêté. Par degrés, j’ai pris la mesure de l’arbitraire, de l’horreur, de la perversité des bourreaux. De l’impuissance. La tante de Silvia parvint à récupérer son petit-fils, le seul survivant. Plus tard, elle s’engagea dans le mouvement des Mères de la Place de Mai(1977).



Notre amitié fut une ancre lors de mes séjours professionnels en Argentine où ils retournèrent enfin. Trop tard du point de vue de Silvia qui caressait le rêve de s’occuper de sa maman qu’elle vénérait quand celle-ci vieillirait. Elle décéda alors que Silvia vivait encore à Barcelone. Pas facile pour des exilés de rentrer au pays. Ils se sentaient déclassés par rapport aux beaux-frères Rotary club de Silvia. Son frère les aida. Il m’impressionnait. Prêtre porte-parole de l’évêque, il avait été missionné comme aumônier pour accompagner les familles des 600 appelés lors du dixième anniversaire du navire coulé par Thatcher aux Iles Malouines.

Je logeais chez eux la première fois où j’y allais, un bel appartement baroque, élégant, au centre de Buenos Aires, puis les autres fois, dans leur jolie petite maison construite pour des ingénieurs anglais venus pour la construction de trains à Palermo. Les propriétaires apeurés s’étaient enfuis dans une de ces résidences entourées de miradors et de barbelés après la crise économique de 2003. Silvia et Florencio avaient du vendre leur bel appartement à cause de cette catastrophe économique. Ils n’achetaient plus de café et faisaient des km à pied, je fus confuse puis atterrée devant la réalité de la baisse de leur niveau de vie malgré leur désinvolture à cet égard. Silvia gardait son humour. Ils me firent voir comment la solidarité avait surgi, l’arrêt du gaspillage, les mille astuces en ligne pour pas dépenser un peso… Le soir, les papeleros descendaient dans les avenues de Buenos Aires, misérables, affamés ramasser des cartons. Voir leurs enfants dépenaillés et maigres avec eux me révolta.



Défilé avec des photos de disparus lors du trentième anniversaire du coup d’État de 1976
Mes amis s’étaient donc décidés à rester, beaucoup de jeunes repartaient en Italie ou Espagne (avoir un grand parent de ces nationalités donnait droit au passeport). Alors qu’il avait du interrompre ses études d’art et vivoté en tant que sculpteur, à son retour à Buenos Aires, Florencio suivit une formation de psychothérapeute et devint un grand spécialiste de Rogers.. Avec une émotion partagée, ils me firent découvrir, la statue qui avait été érigée à Buenos Aires à Hector Oesterheld.
Silvia venait d’une famille de sept enfants. Sa sœur, mère de 6 enfants accueillait chez elle des nourrissons abandonnés le temps qu’ils soient adoptés…elle m’emmena chez elle. Si, au bout de deux ans, personne ne les avait emmenés m’expliqua sa sœur en me tendant un bébé dans les bras, elle les gardait. Trop dur de s’en séparer. La question de la décision d’avoir ou non des enfants revenait souvent entre Silvia et moi..L’expérience des arrestations et des disparitions avait déterminé mon amie à se refuser de mettre des enfants au monde. Moi, la vie ne me l’avait pas permis car je n’avais pas trouvé le père idéal. Je ne regrettais pas d’avoir bénéficié d’IVG, interdit en RCI, banal et licite au Japon. Pour Silvia c’était différent, comme si elle avait perdu l’espérance sans laquelle, Kant le notait bien, l’action ou le « principe d’action catégorique » s’effondre.J’avais une autre amie, Naomi née à Hiroshima, privée aussi par l’Histoire. Elle, à 17 ans, elle avait perdu sa mère atteinte de la maladie atomique. Elle n’avait pas le droit d’avoir de grossesse. Son père, logé chez sa fille aimait me parler malgré mon japonais défectueux quand nous étions seuls. Il m’avait raconté la bombe. Il avait vu au loin une déflagration gigantesque, c’était saisissant et beau. Ma génération continuait à payer le prix de la folie des hommes.

Pourtant j’avais voulu croire jusqu’ici au progrès. Qu’était devenue la Suisse de l’Amérique Latine ? La réflexion idéologique de Florencio m’aida à situer les ondes de choc qui ébranlaient l ‘Amérique Latine. Ce fut lui, lors de ce séjour en Argentine après 2003, qui me donna un livre comprenant sous le titre Stratégies qui ont développé l’Argentine 3 critères mis au même niveau :


1. La réfrigération ( transport de viandes durant la Première Guerre mondiale)
2. L’extermination des Indiens par des militaires qui tiraient au fusil ou les déportaient du Sud dans les plantations de canne à sucre au Nord où ils ne survivaient pas.
3. L’invention du fil barbelé pour le bétail.
Avec lucidité, lui qui avait de beaux traits indiens sur une silhouette fine expliquait que l’Argentine était maudite du fait du crime fondateur : l’extermination de son peuple. C’était du Freud.

A travers ce couple lumineux que formaient Silvia et Floro, tout ce que j’avais découvert en 1973 à travers des exilés du Chili s’était remis à jour et enrichi. Des rudiments et une sensibilité sur l’Amérique Latine, bien plus, une attirance et une curiosité s’approfondirent à force de les cotoyer. J’avais à l’esprit cet oncle, ces 4 cousines, les disparus, le réseau Condor, Mercedes Sosa et la chanson de résistance. Encore aujourd’hui j’écoute Victor Jara « Te recuerdo » Amanda y « Duerme Negrito » (la seule berceuse qui endort ma petite nièce) (https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-gracias-a-la-vida-epopee-de-la-nueva-cancion). Je me suis attachée à ces espaces où les volcans enneigés plongent dans le Pacifique, à la vitalité des êtres et de la nature.



Lors de mes séjours professionnels là-bas mais aussi au Chili, à Cuba, au Brésil et en Colombie avec des collègues locaux, grace à eux je crois, je sortais de mon petit monde franco-français et établissait des liens au-dela du superficiel et courtois. C’est ainsi qu’à Cordoba, à une réflexion d’une collègue je devinais qu’une salle avait été un lieu de tortures des militaires. Elle confirma. Son petit frère était disparu, sans doute jeté d’un avion dans le Rio :« Ces Messieurs aujourd’hui sont libres, j’en croise parfois ». A Valparaiso, le doyen de l’Université de Playa Ancha me confia comment pesaient encore ses années de prison…A Santiago, la psychologue amie d’un proche qui m’a hébergé deux jours travaillait sur un projet dont l’enjeu était de démontrer l’utilité en éducation que l’État prenne le relai d’un Centre de mémoire des victimes de la dictature monté et animé par des particuliers bénévoles. Tous transmettaient le conseil de la vigilance, tout pouvait basculer si vite « Nous n’avons plus le droit d’être naïfs, l’ennemi est impitoyable ».
Défilé avec des photos de disparus lors du trentième anniversaire du coup d’État de 1976

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/H%C3%A9ctor_Germ%C3%A1n_Oesterheld 25 octobre 2023
Vidéo sur sa vie ethttps://www.youtube.com/watch?v=_7t550aCmOk 25 octobre 2023
