Le Guesclin

Nous étions tout émoustillés. Léo Ferré venait à marée basse prendre des cours de doris avec le Grand Père Artur qu’on appelait « le père OUIN » car il ne disait pas oui mais ouin. Le Père Ouin était le grand-père d’un peu nous tous. Une petite bande de 7 enfants toujours à courir les dunes et jouer sur des bouées de pneus de tracteurs dans les vagues même sans soleil. Nous ne nous quittions pas. Nous avions retenu son nom Léo Ferré et guettions chacune de ses apparitions avec enthousiasme.

Ainsi c’était un grand chanteur, non un musicien, un poète même. Il avait un singe sur son épaule, non une guenon qu’il adorait. On ne se lassait pas de reluquer sa voiture décapotable tandis que le doris s’éloignait avec plus ou moins d’adresse.
Sa propriété était magnifique. A marée haute inabordable. Il fallait prendre une embarcation pour aller à terre.
Dans ma première chambre d’étudiante en 1968, rue du Cherche-midi à Paris dans une mansarde, à longueur de journée un voisin passait des chansons de Léo Ferré. Il déménagea. Le coup fut rude. LéoFerré me manquait. Je mis du temps à retrouver ses disques e surtout de quoi les passer. C’était surtout La Mémoire et la mer que j’adore sans comprendre…
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L’IFB avait invité Léo Ferré. Je reconnus de loin sa crinière blanche. C’est ainsi que quand je le vis sur le palier avec une jeune femme et un couple agé, je m’enhardis à le saluer. Il me présenta sa femme et ses parents à elle, un couple agé au visage buriné, peu amènes.
– je peux vous saluer ? Vous savez je vous connais depuis très longtemps
– Allons vous n’êtes pas si vieille, je vous devance de loin
-Non, mais j’étais au Guesclin
-Au Guesclin ? Répéta-t il
Il se rapprocha et me dévisagea
-Oui vous appreniez à ramer avec notre grand-père
– Ah vous connaissez la propriété dit-il sur un ton querelleur qui me déstabilisa
-ben.. oui
– A combien vous l’estimez?
-Je ne sais pas moi…
-Dites un chiffre, dites
-Cela n’a pas de prix pour moi
-eh bien, ils m’ont dépouillé. j’ai du verser à mon ex femme 1.200.000 euro. Une honte. Son avocat m’a pillé ! des chenapans !. Je ne suis qu’une bonne poire Ce sont des mafieux
Je vis qu’il se mettait en colère et m’écartais désemparée. Je comprenais mieux sa chanson cynique avec le temps il s’était aigri, il était devenu cynique.
Avec le temps
Avec le temps, va, tout s’en va
Et l’on se sent blanchi comme un cheval fourbu
Et l’on se sent glacé dans un lit de hasard
Et l’on se sent tout seul peut-être mais peinard
Et l’on se sent floué par les années perdues, alors vraiment
Avec le temps on n’aime plus
Malgré cette chanson, je l’écoutais quand même avec émotion. De plus, il était seul sur scène lui qui adorait diriger un orchestre. Sa nouvelle belle-famille l’avait privé de ses musiciens qui coutaient trop cher. Un peu pathétique.
La magie opéra pourtant Est ce ainsi que les hommes vivent? La folie
Comme après son concert, nous nous attardions autour de lui. Il vint soudain pour moi:
-Vous avez raison, cela n’a pas de prix. J’aurais jamais du m’en séparer »
Panache

Léo Ferré garde pour moi du panache. Je n’ai pas eu beaucoup de chance de rencontrer de chanteurs de son calibre, Jean Ferrat était plus limité. Les grands comme lui Barbara et Brel, je n’ai pas eu la chance de les voir.

Des grands à cause de leur ouverture. La maladie du XXI ème d’attribuer des étiquettes identitaires émascule des profils complexes, composites et métis. On réduit Léo Ferré à un « anarchiste ». On oublie que c’est un homme qui a traversé moult tendances, différents courants idéologiques pour les assimiler, les disséquer ou les rejeter. Est-ce l’officier de réserve de ST Maixent qui chante le poème l’Affiche Rouge écrite par Aragon ou le chanteur qui s’est égaré avec le PC ?

Un point délicat par contre quant à lui est son apologie de l’attraction exercée par des enfants qui seraient des séducteurs ! Sa chanson Petite Fille m’a toujours mise mal à l’aise et valu des affrontements avec un ami, fou de Ferré, qui ne voyait pas le mal puisque Ferré chantait que le petite viendrait le voir :
« Quand sous ta robe il n’y aura plus
Le Code Pénal »
Ce qui me gêne c’est que pour Léo Ferré, ce ne soit pas l’empathie, l’éthique ou le bon sens qui décide sinon la loi. Ce qui faisait référence, c’était l’opinion des dominants, d’ hommes souvent alors qu’il y avait des jugements avisés qu’on voulait ignorer. le déni.. Gabriel Matznef qui vantait la pédophilie avec des arguments invraisemblables, est venu invité par son éditeur à Barcelone, avec mes profs nous avions manifesté contre lui sans être entendues.
Les mentalités ont changé dit-on. Je ne sais pas. Si malgré tout. La lucidité se fait jour enfin par rapport à des horreurs sexuelles et aux prédateurs. L’interdiction des bizutages, le rapport Sauvé en 2021, le droit, l’écriture aussi marquent des étapes sensibles. Il suffit de voir la distance entre l’accueil hostile, sardonique fait à Christine Angot en 1999 et celui des années 2022 à Florence Kouchner avec La familia grande de Camille Kouchner ou à Triste tigre m’a secouée de Neige Sinno. Victime à de 6 à 12 ans de son beau-père l’auteure moque la fameuse « résilience ». Quand on rencontre le Mal, on doit se construire avec, pas de choix.
Par ailleurs je suis très sensible aux conclusions de l’essai (2012)Pourquoi l’amour fait mal d’Eva ILLOUZ, L’expérience amoureuse dans la modernité où elle établit que du fait des réseaux sociaux (recherches sur Tel Aviv, Londres ou New York) il est plus difficile à une femme aujourd’hui de construire une relation sentimentale que d’avoir une relation sexuelle. Les échanges en ligne favorisent les hommes qui n’ont pas l’échéance de la maternité. Je pressentais cela alors qu’appartenant à la génération 68, je me suis appropriée d’une liberté sexuelle choquante pour les générations nous précédant. Cette liberté aurait du mettre fin à l’exploitation de la femme.
Las, comme s’ils vengeaient les avancées des femmes, les féminicides continuent. Las, la prostitution ne diminue pas ni la pornographie, ni la pédocriminalité. Il ne s’agit pas de mentalités, ni de tolérance mais de rapport à l’argent. Tout est vénal. Les perversions accompagnent le néolibéralisme puisque tout « produit » est lucratif. Avec les religions, je me demande si certains ont jeté le bébé avec l’eau du bain, une certaine morale qui les retenait. J’ai eu ce débat avec des proches croyants mettant en cause qu’il existe une éthique en tant que laïc. Un peu le problème d’Africains ou de Japonais tenus par la morale collective qui hors de leur cadre se lâchent et croient que les Occidentaux n’ont pas de morale. Morale de la culpabilité contre morale de la honte.
Les poètes les artistes sont là pour opérer des transgressions. C’est tout.
L’imaginaire n’est pas le réel mais je ne vais pas me substituer aux débats de France Culture.
Paroles de la chanson La Mémoire Et La Mer par Léo Ferre
La marée, je l’ai dans le coeur
Qui me remonte comme un signe
Je meurs de ma petite soeur,
De mon enfant et de mon cygne
Un bateau, ça dépend comment
On l’arrime au port de justesse
Il pleure de mon firmament
Des années lumières et j’en laisse
Je suis le fantôme Jersey
Celui qui vient les soirs de frime
Te lancer la brume en baiser
Et te ramasser dans ses rimes
Comme le trémail de juillet
Où luisait le loup solitaire
Celui que je voyais briller
Aux doigts du sable de la terre
Rappelle-toi ce chien de mer
Que nous libérions sur parole
Et qui gueule dans le désert
Des goémons de nécropole
Je suis sûr que la vie est là
Avec ses poumons de flanelle
Quand il pleure de ces temps-là
Le froid tout gris qui nous appelle
Je me souviens des soirs là-bas
Et des sprints gagnés sur l’écume
Cette bave des chevaux ras
Au ras des rocs qui se consument
Ô l’ange des plaisirs perdus
Ô rumeurs d’une autre habitude
Mes désirs dès lors ne sont plus
Qu’un chagrin de ma solitude
Et le diable des soirs conquis
Avec ses pâleurs de rescousse
Et le squale des paradis
Dans le lieu mouillé de mousse
Reviens fille verte des fjords
Reviens violon des violonades
Dans le port fanfare les cors
Pour le retour des camarades
Ô parfum rare des salants
Dans le poivre feu des gerçures
Quand j’allais, géométrisant,
Mon âme au creux de ta blessure
Dans le désordre de ton cul
Poissé dans des draps d’aube fine
Je voyais un vitrail de plus,
Et toi fille verte, mon spleen
Les coquillages figurant
Sous les sunlights cassés liquides
Jouent de la castagnette tant
Qu’on dirait l’Espagne livide
Dieux des granits, ayez pitié
De leur vocation de parure
Quand le couteau vient s’immiscer
Dans leurs castagnettes figure
Et je voyais ce qu’on pressent
Quand on pressent l’entrevoyure
Entre les persiennes du sang
Et que les globules figurent
Une mathématique bleue,
Dans cette mer jamais étale
D’où me remonte peu à peu
Cette mémoire des étoiles
Cette rumeur qui vient de là
Sous l’arc copain où je m’aveugle
Ces mains qui me font du fla-fla
Ces mains ruminantes qui meuglent
Cette rumeur me suit longtemps
Comme un mendiant sous l’anathème
Comme l’ombre qui perd son temps
À dessiner mon théorème
Et sur mon maquillage roux
S’en vient battre comme une porte
Cette rumeur qui va debout
Dans la rue, aux musiques mortes
C’est fini, la mer, c’est fini
Sur la plage, le sable bêle
Comme des moutons d’infini…
Quand la mer bergère m’appelle https://youtu.be/Lp-MCOkehvc

