Amadou HAMPATÉ BAH Bah (1901-1991) et F. PACÉRÉ TITINGA(1943)

Deux phares ne sont pas de trop face aux récifs, aux houles diverses. L’Afrique si complexe me fait peur et fait mal. Je n’ai que mépris pour ceux qui « savent ». Certains courants woke outrent ou isolent des réalités dans le but d’un découpage binaire blanc ou noir, mauvais ou bon. Pendant ce temps là, on fait fi de la lutte des classes et géopolitique. Cela autorise l’ogre du néocapitalisme à l’appétit duquel rien n’échappe. Tragique.

C’était en 1979-1981. Un groupe militant jeune et idéaliste en effervescence tentait de s’opposer à la dictature d’Houphouët Boigny tout en promouvant la littérature ivoirienne. Mory Traoré, mon mari, comédien, élaborait un projet de théâtre à partir de de contes. Zadi Zaourou (1932-2012) emprisonné comme opposant quelques années auparavant avait monté un Groupe de recherche sur la tradition orale (GRTO) et une troupe de théâtre et de danse Le Didiga auquel participait mon amie Catherine Belvaude. Avec eux, nous fréquentions Laurent Gbabo et Simone, sa femme alors, la blague étant qu’ il était « mon cousin » parce que Gbabo et Barbot …. A travers eux, je rencontrais des grands parmi les Anciens

Citation de Hampaté Bah

Hampaté Bah ou Pacéré se sont trouvés immergés par l’histoire dans plusieurs vécus contradictoires, plusieurs langues. Leur écriture en français leur sert à établir des liens avec leurs traditions orales, avec des visions du monde, à les recenser et à les faire connaître à l’extérieur. Effort immense pour retenir le maximum de ce qui a éclaté avec la colonisation. Ils sont auteurs en français(pas le choix!). Deux intellectuels passés par l’Occident qui calibrent ce qui les nourrit et ce qu’ils dénoncent. Des approches idéologiques différentes et dynamiques pour chacun qui dépassent le cynisme, la résignation, l’amertume et le ressentiment. Je retrouvai avec bonheur cette posture dans les textes de Léonora Miano romancière camerounaise.

J’ai associé les deux. Pour le premier du Mali, j’éprouve un rapport de révérence, pour le second du Burkina Fasso, d’amitié et d’admiration. Rencontrés à Abidjan tous deux. Je suis inquiète ce jour pour Pacéré et pour le Burkina Fasso où l’assassinat de Sankara a sonné le glas de ce pays que j’aimais plus que la RCI. Chaque fois que j’entends parler du Burkina Fasso je revois Pacéré et son sourire. Pourtant mon premier séjour était autre dans la famille de Mory à Bobo Dioulasso en 1975. Sa tante ne cachait pas sa déception : elle avait eu l’intention de donner sa fille en mariage à Mory. Elle m’accueillit bien, trouvant que je ne mangeais pas assez ( le toh )elle m’offrait des boites de sardines et des œufs durs. Elle vendait des calebasses. Nous l’accompagnions avec plaisir au marché extraordinaire où j’étais fascinée en particulier par les pagnes surtout les tissus en indigo.

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Amadou Hampaté Bah

https://fr.wikipedia.org › wiki › Amadou_Hampâté_Bâ,

Dans ce cadre amical j’ai fait la connaissance d’Hampaté Bah à Marcory, près de la lagune qui brode les quartiers d’Abidjan. Un long vieillard maigre en djellaba blanche et toque brodée, la peau sombre tachetée, le regard un peu voilé. Pour me saluer il s’empara de ma main puis entreprit de me tâter le bras puis le poignet l’avant-bras avant remonter vers mon épaule nue sous des yeux hilares car je ne savais comment réagir gênée. Il poursuivait ses questions en bambara sur la santé des miens et se mit à glousser «  on va parler français ». Je recherchais sous ses traits ce jeune africain dont il racontait la vie dans Amkoullel l’enfant peul (Mémoires I, 1991). Oui j’étais enseignante, pour lui le métier le plus important qu’il soit. Je lui confiai que j’avais vraiment aimé L’étrange destin de Wangrin. Toute sa vie … il avait connu Tierno Bogart et la décolonisation. Esprit curieux, chaque fois il cherchait à s’informer et à discuter d’éducation, de langue, des enfants.

Alors nous nous assîmes avec quelques amis africains. Il parla et cela m’invita à reprendre ses livres

Esprit curieux, chaque fois il cherchait à s’informer et à discuter d’éducation, de langue, des enfants.

« En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. »

« N’oublie jamais que ton enfant n’est pas ton enfant, mais l’enfant du monde. »

Titinga Frédéric PACERE 1943

https://fr.wikipedia.org/wiki/Titinga_Fr%C3 https://fr.wikipedia.org/wiki/Titinga_Fr%C3%A9d%C3%A9ric_Pac%C3%A9r%C3%A9%A9d%C3%A9ric_Pac%C3%A9r%C3%A9

Comme pour son ainé son pays a obtenu l’indépendance en 1960, il avait 17 ans. Homme plein de charme et d’humour, nous avions aussitôt sympathisé, un peu trop. C’était une réunion d’intellectuels africains, lui venait du Burkina Fasso (encore Haute Volta). Il semblait ne pas se prendre au sérieux, avoir une distance tout en posant des conclusions qui m’aidèrent à comprendre mieux ce que vivait cette génération qui avait connu l‘école des Blancs. Son livre Ainsi on a assassiné tous les Mossé fut une leçon. (Cet essai sous-titré Anti-Histoire et destruction du Mogho de l’Afrique Occidentale a été édité en 1979 par les Éditions Naaman (Canada) et réédité en 1994 par la Fondation Pacéré.)

Dans cet essai il décrit les exactions de l’armée française au XIX ème siècle. Il évoque la triste colonne Voulet-Chanoine avec ce psychopathe qui collectionnait les mains coupées…A vomir.

Ce que je découvrais aussi était une philosophie de l’équilibre chez les Mossis. Ainsi lors d’une conquête de territoire, le ROI ordonna de restituer les terres afin que le rapport à son royaume respecte des proportions d’harmonie. De même un surplus de récolte devait être détruit car une surabondance est néfaste à l’équilibre des lois du cosmos.

Quand je lui ai parlé de ses poèmes, j’étudiais alors les apports de la tradition orale à la poésie négro -africaine, il me regarda malicieusement. Plus tard, il me dit que je l’avais fait rire parce que je ne connaissais ni le mandingue, ni le mossi, ni aucune des langues africaines…Il aimait raconter sa vie d’étudiant en droit à Rennes, son retour au village et son choc lors d’une famine et comment il avait transféré son titre de chef à son cousin plus compétent jugeait-il.

C’est avec joie que nous nous sommes retrouvés à Ouaga, j’assistais au Fespaco 1981 à la présentation de notre film, de mon mari et de moi,  l’Homme d’ailleurs  alors que j’avais demandé le divorce contre son gré. Situation délicate. Le couvre feu venait d’être levé par le Président du Comité militaire de restauration du progrès national. La situation inextricable restait tendue.

Pacéré  se consacrait de plus en plus à Manega son village natal où il avait institué le travail collectif comme autrefois (les paysans  de 6 village travaillaient tous à tout de role dans un village ). Il me proposa de l’accompagner à des funérailles en brousse. Nous fimes halte dans son village chez sa mère qui nous offrit de l’eau dans une calebasse. Longues heures de piste dans la poussière rouge. Des sons graves et profonds des tambours ébranlaient l’atmosphère. Puis la  savane  sous l’ardeur du soleil et des danses parfois effrayantes, celle des sorciers, celles de femmes devant les balafons et les tambours.

Fétiches sur sortie des défunts
masque de funérailles

Celle mystérieuse des masques me bouleversa. Au retour, Pacéré me fit voir ses activités. Des puits, un centre de santé. Le soir dans une salle nue du village les hommes, tous filiformes, l’avaient invité à diner. Un plat commun de riz sur lequel étaient posés des morceaux de viande. On me força à me servir du gros morceau. Impossible de l’avaler tellement il était coriace. J’avais honte. Rentrant à Abidjan je racontais à Bakyono un journaliste que Pacéré m’avait désigné une demeure dont la famille savait commander le tonnerre. Mon ami me regarda avec sérieux : «  Pacéré aussi. Il ne te l’a pas dit ? »

En plus de son action sociale et économique, il a fondé le musée de Manéga

…………..https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/07/26/au-burkina-faso-le-musee-de-manega-protege-le-langage-des-tams-tams-et-des-masques-de-l-oubli_6047328_3212.html

Pacéré reste avant tout un grand poète

surtout ces deux recueils

  • Refrains sous le Sahel, 1976
  • Quand s’envolent les grues couronnées, 1976