Vasumathi BADRINATHAN ex-doctorante artiste

Tapovan Paris 2023

Un échange à de multiples niveaux

Vasumathi symbolise pour moi ce que je défends. Un échange à plusieurs niveaux. Une complicité dans des valeurs universelles. L’absurdité d’isoler pour la valoriser l’appartenance culturelle. Je me sens plus proche d’une fille étrangère de ma génération qui a eu la chance d’accéder à l’université et travaille, que de la fille avec qui j’étais en classe, restée dans mon village comme vendeuse à la boulangerie tenue par ses parents puis, par elle et son mari. 

La connaissance de l’autre secoue, permet de bouger, d’évoluer, de s’enrichir et d’interroger ses propres valeurs et choix. Le problème surgit quand un interdit, souvent la religion ou la sacro-sainte tradition met un verrou à jamais bloqué. La vie c’est la mobilité. A chaque génération de trouver la clé pour faire vivre l’héritage écrivait Hannah Harendt. La rencontre de l’autre est une clé efficace.

Mues réciproquement par la curiosité et la compréhension de l’inconnu, Vasu et moi avons approfondi notre lien devenu amitié où nous discutons de ce qui nous interpelle. Comment les personnes âgées sont traitées en France et en Inde, comment les bouleversements sociaux  se multiplient où seul l’argent compte en Indes.

En Indes le titre de « déesse » s’est octroyé à une personne vivante exceptionnelle. Et si Vasumathi était une déesse ? En tous les cas, j’éprouve pour elle une grande affection liée à de la reconnaissance. Et elle incarne bien la richesse des mes contacts avec mes étudiants.


Son parcours

Vasumathi Badrinathan appartient à une grande famille tamoul brahmane. Vasu a perdu tôt sa mère, une grande chanteuse qui lui a transmis la musique.  Élevée dans une famille passionnée par la musique, les arts, la connaissance, Vasumathi vivait avec sa famille et son père qui vivait avec elle  quand je les ai rejoints en 2009 à Mum

Vasu écrit des chroniques sur la musique.Vasu est chanteuse-interprète de musique carnatique, musique de l’Inde du sud ( une musique fondée sur des ragas qui maille créativité et improvisation)

Vasumathi se produit dans de nombreux festivals nationaux ( Chennai) et internationaux( Festival de musique sacrée de Fès, USA, Chine etc) et collabore avec des musiciens du monde entier (Azerbaïdjan, USA etc). Parallèlement, elle est universitaire et ancienne directrice du département de français de l’Université de Mumbai, chercheuse en didactique des langues et formatrice des formateurs en FLE. En tant que traductrice, Vasumathi s’intéresse aux traductions du tamoul et du marathi vers le français. En 2019, elle a traduit du tamoul en français la poésie classique du IX ème siècle Le Tiruppavai ou le chant matinal de Margali (Éditions Banyan, Paris).

La poètesse Andal, ou Goda, vécut au 9ème siècle dans le Tamil Nadu, en Inde du Sud. Elle créa deux œuvres poétiques en tamoul : le Tiruppavaï recueil de trente poèmes et son chef d’œuvre le Nachiyar Tirumoli, un chant d’amour en cent quarante huit versets.

Le Tiruppavaï est avant tout un chant pastoral. La scène se déroule à Gokoulame, terre de bergers, de laitières, de pâturages, de vaches, de produits laitiers. Terre également de Krishna, terre sainte. Le Tirouppavaï se situe pendant l’époque de sécheresse et la menace de disette à Gokoulame. Les sages du village se concertèrent et décidèrent que seule la cérémonie du Nonbou observée par les jeunes femmes, leur serait salutaire.

symboles de Vishnu sur une maison

Vasumathi Badrinathan appartient à une grande famille tamoul brahmane. Vasu a perdu tôt sa mère, une grande chanteuse qui lui a transmis la musique.  Élevée dans une famille passionnée par la musique, les arts, la connaissance, Vasumathi vivait avec sa famille et son père qui vivait avec elle  quand je les ai rejoints en 2009 à Mumbai. 

Vasu écrit des chroniques sur la musique.Vasu est chanteuse-interprète de musique carnatique, musique de l’Inde du sud ( une musique fondée sur des ragas qui maille créativité et improvisation)

Vasumathi se produit dans de nombreux festivals nationaux ( Chennai) et internationaux( Festival de musique sacrée de Fès, USA, Chine etc) et collabore avec des musiciens du monde entier (Azerbaïdjan, USA etc). Parallèlement, elle est universitaire et ancienne directrice du département de français de l’Université de Mumbai, chercheuse en didactique des langues et formatrice des formateurs en FLE. En tant que traductrice, Vasumathi s’intéresse aux traductions du tamoul et du marathi vers le français. En 2019, elle a traduit du tamoul en français la poésie classique du IX ème siècle Le Tiruppavai ou le chant matinal de Margali (Éditions Banyan, Paris).

La poètesse Andal, ou Goda, vécut au 9ème siècle dans le Tamil Nadu, en Inde du Sud. Elle créa deux œuvres poétiques en tamoul : le Tiruppavaï recueil de trente poèmes et son chef d’œuvre le Nachiyar Tirumoli, un chant d’amour en cent quarante huit versets.

Le Tiruppavaï est avant tout un chant pastoral. La scène se déroule à Gokoulame, terre de bergers, de laitières, de pâturages, de vaches, de produits laitiers. Terre également de Krishna, terre sainte. Le Tirouppavaï se situe pendant l’époque de sécheresse et la menace de disette à Gokoulame. Les sages du village se concertèrent et décidèrent que seule la cérémonie du Nonbou observée par les jeunes femmes, leur serait salutaire.

Voici quelques uns de ses travaux 

Elle a traduit d’autres textes dont une nouvelle tamoule de S Ramakrishnan- La Marche sur l’Eau, dans le numéro spécial  « En Ces Temps Incertains » de la revue française de traduction, Jentayu.

http://editions-jentayu.fr/numero-covid-19/s-ramakrishnan-la-marche-sur-eau/

sa traduction du Tiruppavai sortie en 2019 et  celle du grand indianiste Filliozat- 46 ans avant

http://www.ntm.org.in/download/ttvol/volume14-1/article6.pdf

une recherche en français sur les saintes-poètes-philosophes Andal et Akka Mahadevi- 9ème et 12ème siècle de l’Inde »Andal et Akka Mahadevi- expressions féminines et divines ». 

Dans la revue française, La Nouvelle Revue de l’Inde, no 15, 2020, Paris : Harmattan

http://www.larevuedelinde.com/sommaire15.htm

une recherche comparée sur les traductions d’Andal dans la revue Parallèles

https://www.paralleles.unige.ch/en/tous-les-numeros/numero-34-1/badrinathan

une revue coordonnée sur le plurilinguisme en contexte asiatique

http://glottopol.univ-rouen.fr/numero_30.html

un ouvrage coordonnée avec Fred Dervin sur l’enseignant non natif

En tant que doctorante de choc 

Premier contact. Vasumathi, de passage à Paris, dansait à deux pas de chez moi dans le cadre d’une association du Tamil-Nadu. Je fus impressionnée par sa beauté, sa danse, le rythme de ses pieds nus solides aux chevilles et orteils ornés d’anneaux d’argent. Conquise par ses explications pédagogiques et sa voix grave. Comme je me présentais et la félicitais, elle ajouta déterminée : « Le professeur J. M. m’a assurée que je pourrais faire mon doctorat avec vous ». Un peu rapide pour moi. Je ne savais rien de l’Inde. Sauf Gandhi et Amartya Sen ! Je me suis inscrite aussitôt à mon premier cours de yoga.

près de l’université à Mumbay quartier Tamoul

Le Pr. J.M. un grand ami m’a fait le cadeau de cette doctorante. Vrai savant, sa qualification avait été refusée : son crime la multidisciplinarité, travailler sur les gestes en linguistique ( dans le Noh et chez les aborigènes d’Australie). On le renvoyait en anthropologie. Il obtint donc son HDR habilitation, sans la qualification nationale ( CNU) permettant de candidater sur un poste de P.U. L’effet collatéral est qu’il ne pouvait pas accéder à l’éméritat et donc, à la veille de la retraite, pas diriger une thèse. Une de ses étudiantes, indienne, voulait effectuer des recherches sur la gestuelle et les langues étrangères. Il m’avait envoyé son DEA sur les gestes dans l’apprentissage du français. Passionnant. Hors de mon domaine de compétences. Hélas, nous n’avons pas trouvé de référent pour une co-direction dans ce domaine. 

salle des profs de l’université

Qu’à cela ne tienne. Vasu très vite a perçu dans mon champ, l’autonomie, une problématique qui lui tenait à cœur.

C’était parti !

« L’Inde d’aujourd’hui est plus illettrée qu’il y a 50 ou même 100 ans »

« Je peux dire que l’Inde d’aujourd’hui est plus illettrée qu’il y a cinquante ou même cent ans avant (…) car les administrateurs anglais se sont mis à piller ses racines (…) Le bel arbre a péri.” Dharampal, Beautiful Tree. Collected writings. Goa: The Other India Press,p.20

Vasu a été magnifiquement formée à la musique et au chant par sa mère et des maîtres dont elle louait la pédagogie. Elle me soumit un projet : l’apprentissage des langues étrangères comme l’éducation était depuis la colonisation britannique sous la coupe de l’Occident. Le propos était de démonter ces mécanismes pour leur substituer des modes indiens d’acquisition où l’oral était prégnant. L’éducation en Indes était devenue livresque parce qu’en anglais. Ne sachant pas l’anglais les enseignants s’étaient accrochés aux manuels jusqu’à aujourd’hui. Vasu avait déjà assuré des cours de français sans manuel et disposait de données. 

Elle s’appuyait sur les pédagogies de Gandhi, de Tagore et sur la philosophie de Krishnamurti, J., (On Education, Pondicherry, India: All India Press, 1974, p. 76) et surtout sur Krisna Kumar :

« Dans l’Inde post-coloniale, se propage toujours à l’heure actuelle, un système d’éducation fondé sur une perspective du « reçu »..

«  L’enseignement a largement changé. Il existait des écoles religieuses comme les pathshala, les gurukula et les madrassa dont le rôle était de transmettre la culture aussi, donc « le mot « école » (school) est une traduction faible des rôles que ces institutions jouaient réellement dans la société indienne  …

 L’éducation coloniale signifiait que ses bénéficiaires et la société se perçoivent en tant que consommateurs du savoir fourni par le colonisateur, et ils cesseraient de se voir en tant que peuple capable de produire de nouveaux savoirs. » Krishna Kumar, (What is worth teaching?New Delhi: Orient Longman, 1992, p. 2.) 1

Je ne connaissais presque aucune des pédagogies citées et cherchais ces livres souvent en anglais. Je découvrais Arjun Appadurai2. Je me replongeais dans Edward Saïd qui avait bien posé la question de l’orientalisme centré lui sur les pays arabes .

Mumbay flamands roses au porte de démantèlement de vieux navires

 En tant qu’artiste : une grande chanteuse renommée

Comme promis à Vasumathi l’année de ma retraite, je lui ai rendu visite à Mumbai d’abord, puis je l’ai retrouvée à Chennai (ex-Madras), capitale du Tamil-Nadu, pour le Festival de musique  carnatique. Invitée généreusement au New Woodlands Hotel assez ancien, charmant et calme où elle répétait ses prestations. Cela m’enchantait. Je doutais moi qui ne connais rien en musique de m’ennuyer aux concerts ou de ne pas les supporter. Ce fut le contraire, à chaque concert durant 4 jours j’étais happée par la beauté de sa voix grave et la musique, les percussions surtout. Les concerts duraient 3 à 4 heures. Son mari Badri, son imprésario, réglait tout et filmait. Un bonheur. Un public dont les saris de plus me fascinaient par leur beauté. Le sari est le plus beau costume féminin du monde ! Vasumathi me présentait aux Indiens : « mon guru » je rougissais. Je saisis l’occasion pour voir l’action de Aide et Action, une association à laquelle je donnais des sous. Impressionnant : des locaux avaient monté un Centre de formation en alternance pour que des enfants de pêcheurs déplacés à cause du tsunami et sans ressources puissent retourner au collège en travaillant.  

Vasumathi chante normalement avec des musiciens accompagnateurs-un mridangiste( tambour horizontal à deux faces), un guimbardiste (morsing) et un violoniste .Chants improvisés à partir des compositions et des ragas.

La musique carnatique est la musique classique indienne  de l’Inde du Sud . Elle met l’accent sur la structure et l’improvisation, Elle se construit sur le râga, l’ensemble des notes utilisées, et le tâla, la rythmique utilisée.

La tradition musicale de l’Inde du Sud est très ancienne, et découle de la religion et du théâtre. Si de nombreuses compositions sont en sanscrit, les langues dravidiennes (surtout le Telugu et le Tamoul) la servent.

En tant que professeure de français hors pair

Vasumathi incarne bien ces collègues étrangers rencontrés au cours de ma carrière devant lesquels je me sens toute petite tellement ils connaissent la France et transmettent le français qu’ils maîtrisent mieux que moi. A Barcelone, je me suis battue contre le label de « professeur natif » car je crois que celui qui a appris une langue est le meilleur enseignant de cette langue.

En tant que chercheuse 

Vasu voulait promouvoir des recherches sur les LE et créer un embryon d’équipe nationale. Pour la seconder je l’ai aidée à monter un colloque où sont intervenus des collègues et amis C.Develotte, MJ Gremmo, Fred Dervin. Malheureusement il est très difficile de créer et faire vivre une recherche en Sciences Humaines et sociales. Aujourd’hui beaucoup de jeunes Indiens brillants dans ce domaine s’expatrient.

En tant que mentors de rêve elle et son mari sur l’Inde lors de mes 3 séjours 

En 2009 l’étape de Mumbai avait permis de m’acclimater et surtout de préparer mon voyage avec le mari de Vasu, Badri. Mon projet de voyager seule jusqu’à Kanyakumari les préoccupait. Aussi Badri me prêta une clé pour avoir Internet en tous lieux. Il rédigea ma feuille de route avec toutes les informations nécessaires (horaires des transports, des temples, rendez-vous avec son maître de tambour (mridangam) à Pondichéry, avec un responsable de temple à Chidambaram…)

Après Chennai Vasu et Badri me conduisirent à un temple à Kanchipuram, une merveille de sculptures, où ils prirent de l’offrande de riz et  de gâteaux préparés par les brahmanes. Puis une étape au célèbre Crocodile Park pour voir les serpents et crocodiles. Il y avait une présentation où des hommes qui apprivoisent les serpents étaient assis par terre au milieu de jarres à couvercles, l’un d’eux expliqua en tamoul leurs techniques pour extraire le venin sous la langue qui servait à la préparation de vaccins. Il souleva les couvercles pour nous montrer différents types de cobras. Des recherches dans ce centre portent sur les crocodiles car ils n’attrapent pas certains types de maladie. Ils me conduisirent jusqu’à Mahabalipuram où ils me laissèrent. Il y avait un petit temple très prisé de Vasu où on  vénérait les 12 saints( dont Andal la poétesse dont elle traduira plus tard des vers) comme dans tous les temples vishnouïtes.

Mais surtout Vasumathi me mit en contact avec la section de français de l’Université de Amma à Amritapuri « le lieu de l’immortalité » au Kerala où j’eu la chance de passer invitée dans son ashram 2 nuits en échange de mon travail sur le curriculum. Cf carnet de bord.

Pourtant il y a un prix à payer…la distance géographique

Je suis envieuse des personnes autour de moi qui ont leurs amis à deux pas 

1 Idem, p. 27

2Après le colonialisme Les conséquences culturelles de la globalisation , 1996, Petite bibliothèque Payot