De 1971 à 1973, lors de mes séjours à Tokyo, j’habitais chez les Shinfuku. C’était ma famille. Le père était un psychiatre qui avait développé la Morita therapy, inspirée du bouddhisme zen (Morita Shôma ) qui repose sur l’autonomisation. Il était directeur à l’OMS pour la santé mentale en Asie.

J’étais arrivée chez eux à Tokyo grace à leur fils, psychiatre lui aussi, à Fukuoka où je représentais le Service Culturel à moi toute seule. Je lui avais fait passer le test de Français des boursiers ainsi qu’à son ami Chu immunologue pour qui j’avais un petit faible, bien réciproque (jusqu’au jour où présentés officiellement car nous appartenions à la même université il mit une distance « si cela se sait, cela veut dire qu’il doit t’épouser me décoda Yuko »).


Nao donc s’était pris d’amitié pour moi. Son métier me fascinait et je lui posais plein de questions sur la santé mentale, s’il croyait qu’il pouvait guérir ces maladies. Tous deux me demandèrent un cours de français, j’acceptais sans vouloir être payée. Du coup, ils m’invitaient au restaurant et m’initièrent aux spécialités de Fukuoka- les petits poissons à avaler crus – et surtout à la vie mystérieuse nocturne des bars où j’étais la seule femme et attirais les regards. Trio improbable et inséparable. Il y avait peu d’étrangers à l’époque dans cette ville, une dizaine, nous nous saluions ! Dans ces bars, tous deux avaient leur bouteille de wisky à leur nom. Je préférais le sake chaud. Nous avions de longues discussions alimentées par leurs expériences de la semaine avec leurs patients et mes ébahissements sur le quotidien.
J’étais pour Nao un « cas ». Il s’inquiétait pour moi, si jeune et seule ! Il m’avait confié aux vacances à ses parents adorables à Tokyo. La maison traditionnelle au salon ouvert sur le jardin de printemps m’enchanta. En arrivant, il n’embrassa pas sa mère, j’aurais du apprendre à respecter cette distance oubliée quand à Nagano après ma chute de ski hommes et femmes se battaient pur me faire un massage…Trois ans plus tard comme je prenais le taxi pour l’aéroport et la quittais pour de bon, j’ai voulu embrasser cette dame. Elle me rejeta horrifiée. Je partis accablée.



Nao partit en France. Il se rendit dans ma famille, à Noël il assista avec ma mère à la Messe de Minuit en ..pantoufles (elle n’avait pas osé lui dire qqchose et me dit qu’il avait chanté les cantiques). Il travaillait à la clinique de La Borde en psychiatrie institutionnelle développée par Jean Oury à Cheverny qu’il décrivait avec humour « on ne sait plus qui est le fou et qui est le médecin , on ne porte pas de blouse blanche». Il m’écrivit que les boursières japonaises voulaient rester à l’étranger, les boursiers non : « En France nous nous sentons maltraités, privés de nos privilèges, être servi le premier » … D’ailleurs, il fit venir sa fiancée et demanda à mes parents stupéfaits d’être témoins de leur mariage à la Cité Universitaire. Ils se conformèrent à une bénédiction catholique: « Cela me convient, au Japon c’est plutot un rite shintoïste pour les mariés ou bouddhiste comme pour l’enterrement »
ROPPOMATSU, ma maison à Tokyo
Au plein cœur de Roppomatsu, quelques carpes dorées, une lanterne en pierre, un cerisier, un prunier pour alimenter les longs débats sur la préférence entre les deux fleurs rythmaient les saisons. La branche paternelle descendait des samouraïs du Kyu Shu qui avait joué un role essentiel dans la réforme de Meiji. Nous discutions le père et moi de longs moments après le repas et le O furo (bain) brûlant où je passais en second, avant mon hôtesse ce qui me gênait. Nous communiquions tous les deux au milieu de rires par écrit sur de petits bouts de papier, armés tous deux d’un dictionnaire. C’était devenu un rituel. Il affirmait que le Japon s’était perdu avec l’arrivée du sucre des pays du Sud. J’étais admirative de ses connaissances et nous parlions de Kant, de Camus, il m’expliquait l’importance de Mencius. Il se disait pacifiste, il avait servi comme médecin pendant la guerre à Taiwan, il en parlait rarement. Une de ses indignations était la place que l’Europe donnait à la Chine dirigée par un malade mental Mao Tsé Toung.

Un soir, il me montra un livre de Henri EY en Japonais qu’il avait traduit. M’informant sur EY, je découvrais qu’il avait été médecin-chef à l’H.P. De Bonneval. Or dans la cour de récréation, enfant on ne disait pas « t ‘es fou, t’es maboul » mais « t ‘es bon(ne) pour Bonneval ». Je ne savais pas qu’un jour j’y accompagnerais ma sœur qui y fut hospitalisée selon son choix une seconde fois. Ey fut un grand humaniste. Le thème de la folie m’interpellait. Il me diagnostiqua en riant une tendance maniaco-dépressive, on dirait bipolaire aujourd’hui ?La notion de normalité était très relative m’assurait-il en me commentant les névroses de sa femme et de ses 4 enfants. La Morita therapy reposait sur un isolement, la méditation sur soi. Cela ne concernait pas les psychoses.
Nous avions bien d’autres sujets de conversation et j’étais en admiration devant ses connaissances. En sciences, en archéologie, en littérature. Je suis très sensible à des personnalités intellectuellement brillantes. Je dois être vigilante à ne pas céder à une séduction instantanée et garder une conscience de classe. Les boursiers et les héritiers n’ont pas les mêmes chances par rapport aux savoirs.

La mère de Nao qui menait la maison m’adopta par magie. Nous eumes des scènes inénarrables notamment quand elle renversa son thé sur son kimono lors d’un spectacle de kabuki ou que je l’aidais au Sho Gatsu (Jour de l’An)à établir le registre des cadeaux reçus ( souvent consommables : kilos de sucre, de mandarines..)pour savoir quels cadeaux prévoir en retour selon le rang du donneur. D’ailleurs en Japonais un certain nombre de verbes marquant un échange sont différents selon la position du partenaire, supérieur, au même rang ou inférieur (morau, itadaku recevoir…donner)Nous nous intriguions mutuellement. Enjouée, gaie, coquette, créative elle s’exprimait par mime et rien ne pouvait l’empêcher de regarder sa série sur sa télévision dans la cuisine au moyen d’ un miroir !
Quand elle décéda j’appris que son mari épousa sa sœur. Je ne pouvais le croire.

Cette découverte enchantée de la psychiatrie à travers ce grand psychiatre que j’affectionnais puis ce que j’apprenais par Nao m’ont poussée vers la psychologie clinique à mon retour en France en 1973. Je me passionnais pour les courants de psychiatrie non conformiste autour de Franco et Franca Basaglia à Trieste, de Laing et de Mannoni…Idéaliste, la notion de non enfermement me séduisait sans savoir alors que le patient peut souhaiter trouver refuge dans un tel lieu.
La folie, on parle aujourd’hui de troubles mentaux, bipolaires est et reste la grande ennemie qui m’angoisse. Pas la mienne, celle des autres face à laquelle je suis impuissante et qui m’a ravie ma petite sœur et a détruit des proches. Peur sourde aussi à me rendre dans un H.P. J’ai été amenée à y aller dans un hopital caché à l l’orée d’une forêt dans le Kansai. Au troisième étage, de lourdes portes fermées à clé comme dans une prison. Des êtres qui s’accrochent à moi, me touchent en criant « gaijin » (étrangère) avant que je n’entre dans la pièce où mon amie japonaise est attachée aux poignets et aux chevilles. Je la délie pendant que sa mère va parler avec le psychiatre…

J’ai abandonné mes études de psychologie car j’ai pris conscience que j’aurais voulu avoir une véritable formation médicale, être psychiatre. Trop tard pour moi. Ironie, une amie proche, psychiatre m’a appelé en pleine détresse l’autre jour :
« je te raconte tout cela parce que comme mes amis sont psychiatres je ne peux pas leur dire ce que je ressens. » NO COMMENT


